L’apport de l’étude du totalitarisme à la science politique (3/4): la souveraineté, l’opinion publique, la citoyenneté.

[Retrouvez ici la deuxième partie de cet article]

Les données que nous venons de présenter, pour brèves quelles soient, nous permettent de comprendre que la science politique a besoin de l’étude du totalitarisme pour traiter un certains nombre de questions qui sont au cœur de l’analyse de la vie politique. Comme nous l’avons montré dans un article précédent sur l’état de la science politique en France, celle-ci est dominée par un positivisme relativiste : on y étudie des comportements en étant obnubilé par le paradigme de la domination qui n’a plus de valeur heuristique car il est idéologique, sous couvert de neutralité axiologique.

Les débats sur « l’ABCD de l’égalité » à l’école qui occupent le début de l’année 2014 nous révèlent l’ampleur de l’obsession dans une société qui se préoccupe si peu de valeurs quand elles sont rappelées par le sens commun. Il nous faut donc mesurer l’apport de notre première partie sur les points que nous avons nommés en introduction : le pouvoir politique et la souveraineté, le poids de l’opinion, le rôle du citoyen ordinaire, le racisme, l’idéologie, le mal.

A) Le pouvoir politique et la souveraineté

C’est dans ce champ que le phénomène totalitaire peut nous aider à saisir par contraste ce que doit être le pouvoir politique en régime démocratique. Se pose d’emblée la question-clé de la souveraineté. Elle est généralement présentée comme allant de soi en ce qui concerne l’entité que nous appelons l’État. Les références à Hobbes d’un côté, à Rousseau de l’autre ne sont pas sans poser problème. Sur ce point Jacques Maritain a écrit des choses essentielles dans L’homme et l’État (14). Il y précise que l’État n’est qu’une partie du corps politique, spécialisé dans les intérêts de l’ensemble. Il est donc au service de la nation et des hommes qui la composent. Maritain conteste frontalement la conception absolutiste de l’État qui s’est développée en France à partir de la royauté, Jean Bodin en étant au XVIème siècle, le théoricien.

Avec la Révolution française la souveraineté du roi est passée à la République et la volonté générale de Rousseau est aussi absolue en pouvoir que celle du roi. C’est ce qu’il faut récuser pour éviter toute velléité totalitaire. La fin suprême de l’État est le bien commun de la société politique. Le peuple quant à lui a un droit naturel au gouvernement de lui-même.

Selon Maritain, la souveraineté signifie deux choses différentes :
1° Un droit à la suprême indépendance et au suprême pouvoir qui est un droit naturel et inaliénable;
2° un droit à une indépendance et à un pouvoir qui, dans leur sphère propre, sont suprêmes absolument ou d’une façon transcendante. » (Op. cit. p. 34).

La souveraineté au second sens est celle que les rois croyaient posséder. C’est d’elle que parlait Hobbes dans le Léviathan. Maritain la récuse totalement : selon lui le corps politique a droit à la pleine autonomie ; le premier sens de la souveraineté s’applique à lui. Quant à l’État il n’est qu’un organe instrumental du pouvoir politique. Le peuple quant à lui est souverain au premier sens mais pas au second. On dit en termes contemporains que les Droits de l’homme en tant que « droits-libertés » constituent la limite de la souveraineté du peuple.

Cela n’est pas compris par tous. Il suffit de considérer les affirmations du gouvernement Ayrault sur la loi instituant le « mariage pour tous ».  La loi est votée nous dit-on, il faut donc s’incliner. C’est la même logique que celle du député Laignel en 1981 quand il disait à un député de Droite à l’Assemblée nationale :  » Vous avez juridiquement tort parce que vous êtes politiquement minoritaire « . Avec une telle logique Hitler et ses lois nazies sont juridiquement valables parce que politiquement majoritaires en 1933. On voit par là que l’étude du totalitarisme peut et doit rendre lucide, mais que ne n’est pas acquis dans la logique républicaine issue de la Révolution et de la IIIème République !

B) Le poids de l’opinion

Il nous faut aborder de front un problème redoutable évoqué indirectement par Hannah Arendt quand elle écrivait que le totalitarisme est un phénomène moderne. Il n’est pas le retour à une société d’Ancien Régime ; il n’est pas réactionnaire mais se veut révolutionnaire. Cela pose la question du lien entre les sociétés démocratiques et le phénomène totalitaire. Si on peut considérer que la Révolution de 1917 s’est faite dans la violence, il n’en va pas de même pour l’accès de Hitler au pouvoir. Plusieurs facteurs ont favorisé ce qui s’est passé en 1933 en Allemagne ; l’attitude du Parti communiste consistant à mettre sur le même plan les nazis et les socialistes a évidemment favorisé l’accès de Hitler à la chancellerie mais le vote pour le parti national-socialiste (43,9 % le 5 mars 1933) a bien été le fait du peuple (88% des inscrits ont voté). Cela pose bel et bien la question du poids de l’opinion dans la vie politique des démocraties.

Tocqueville, dans le tome I de son ouvrage De la démocratie en Amérique, nous a avertis :  » Il est de l’essence même des gouvernements démocratiques que l’empire de la majorité y soit absolu » (15). Cela est dû évidemment à ce qu’on peut appeler avec lui L’état social démocratique. Dans la mesure où une société est régie par l’égalité statutaire de ses membres, c’est la loi de la majorité qui va s’imposer.

Le problème majeur est celui du statut de la minorité et celui du statut de la vérité. Sur le premier point, Tocqueville est d’une lucidité féroce :  » Je ne connais de pays où il règne, en général, moins d’indépendance d’esprit et de véritable liberté de discussion qu’en Amérique  » (p. 353). Il ajoute :  » En Amérique, la majorité trace une cercle formidable autour de la pensée. Au-dedans de ces limites, l’écrivain est libre mais malheur à lui s’il ose en sortir. Ce n’est pas qu’il ait à craindre un autodafé, mais il est en butte à des dégoûts de tous genres et à des persécutions de tous les jours. La carrière politique lui est fermée : il a offensé la seule puissance qui ait la faculté de l’ouvrir (…). Des chaînes et des bourreaux, ce sont là les instruments grossiers qu’employait jadis la tyrannie ; mais de nos jours la civilisation a perfectionné jusqu’au despotisme lui-même, qui semblait pourtant n’avoir plus rien à apprendre « .

Tocqueville fait le lien que nous recherchons entre totalitarisme et opinion. La différence existe évidemment. Il n’y a pas de contrainte physique en démocratie contre le minoritaire mais il y a bien contrainte.
Ce qui suit est impressionnant: « Les princes avaient pour ainsi dire matérialisé la violence; les républiques démocratiques de nos jours l’ont rendue tout aussi intellectuelle que la volonté humaine qu’elle veut contraindre. Sous le gouvernement absolu d’un seul, le despotisme, pour arriver à l’âme, frappait grossièrement le corps; et l’âme, échappant à ces coups, s’élevait glorieuse au-dessus de lui; mais dans les républiques démocratiques, ce n’est point ainsi que procède la tyrannie; elle laisse le corps et va droit à l’âme. Le maître n’y dit plus: vous penserez comme moi, ou vous mourrez; il dit: vous êtes libres de ne point penser ainsi que moi; votre vie, vos biens, tout vous reste; mais de ce jour vous êtes un étranger parmi nous. » (Op. cit. p. 354).

Inutile de commenter. Ajoutons une dernière phrase de notre auteur : « La majorité vit donc dans une perpétuelle adoration d’elle-même ». Cela n’évoque-t-il pas des pratiques gouvernementales contemporaines concernant des réformes dites « sociétales » ?
Pensons au mariage homosexuel, à la banalisation de l’avortement (suppression de la clause de détresse), peut-être bientôt à l’euthanasie, la Belgique l’ayant légalisée pour les mineurs ! Quand la majorité peut faire fi des données élémentaires de la nature humaine, est-on encore dans un régime de liberté ?

Il se pourrait que l’absence d’étude du totalitarisme soit à mettre en lien avec ces phénomènes de réformes sociétales présentées comme un progrès. Cette notion de progrès est d’ailleurs un indice d’une idéologie véhiculée par les média et les instituts de sondage. Les questions posées supposent que la reconnaissance de l’homosexualité et la liberté totale de l’avortement sont des progrès. Pourquoi ? On n’en saura rien.
De même les journalistes traitant des questions de santé déclarent – pensant respecter la neutralité de leur profession – que s’opposer à la recherche sur l’embryon est réactionnaire. Une telle dérive déontologique n’est possible que parce que règne cette idéologie du progrès selon laquelle toute avancée en termes de découverte scientifique doit être mise en application, les moralistes étant qualifiés  d’ « emmerdeurs »  comme l’a déclaré un jour dans l’émission C’est dans l’air, un chercheur en neurosciences.

Tous ces éléments posent la question de la nature de la démocratie dans son rapport aux valeurs. C’est là que la réflexion souvent remarquable de Claude Lefort trouve ses limites. Nous dire que le pouvoir y est un lieu vide et que la division sociale ne peut y être abolie est bien mais ne suffit pas. Une société démocratique ne peut se passer des distinctions entre le juste et l’injuste, le vrai et le faux, le légitime et l’illégitime. Or ce n’est pas le politique qui crée ces valeurs. Habermas a perçu le problème : c’est la raison pour laquelle il a élaboré se théorie de l’agir communicationnel : une société doit pour vivre et se renouveler, pratiquer les trois éléments de la communication : la vérité, la justesse, l’authenticité. Il postule que dans un échange argumenté les membres d’une société démocratique doivent s’entendre sur la réalité du monde extérieur, sur les faits, les constats, les chiffres (par exemple: combien y-a-t-il de chômeurs à telle date ?).
Ils doivent s’entendre sur les valeurs qui les font agir : c’est le critère de la justesse. Ils doivent s’expliquer sur le désaccord si tel est le cas. Enfin, selon le critère de l’authenticité, ils doivent dire ce qu’ils pensent intérieurement et non le contraire.

La question qui continue de se poser est évidente : la discussion rationnelle permet-elle de fonder les valeurs ou ces dernières ne sont-elles pas antérieures à l’argumentation ? C’est sur ces bases que Michael Sandel critique La théorie de la justice de John Rawls.
Il lui fait justement remarquer que la neutralité de sa théorie n’est pas tenable comme telle : il faut une conception de la justice et une conception de l’égalité antérieure aux deux principes de justice, pour les fonder (voir notre ouvrage La tentation relativiste, Desclée De Brouwer, 2007, pp. 94-95).

Sandel va plus loin et met à mal la «  cohérence » supposée de Rawls : concernant l’avortement et l’homosexualité, Rawls déclare que les adversaires de ces deux données n’ont pas à argumenter à partir de leurs conceptions philosophiques ou religieuses. Sandel fait finement remarquer que dans ce cas, les partisans de l’avortement ou de l’homosexualité n’ont pas le droit non plus d’argumenter. Rawls essaie de s’en sortir en disant que dans sa lutte, Martin Luther King s’appuyait sur la loi naturelle selon Thomas d’Aquin, mais alors pourquoi lui-même ne l’utilise-t-il pas dans sa théorie et prône-t-il la neutralité?  Il est manifestement établi que la majorité en matière d’opinion ou de vote, ne fait pas la vérité. L’étude du totalitarisme est très utile pour éveiller la science politique à cette question.

C) Le rôle du citoyen ordinaire

L’équivalent de la question sociologique sur l’opinion réside dans la question politologique sur ce qu’est le citoyen ordinaire et la nature de sa participation à la vie politique. Est posée d’abord la question de la nature de l’être citoyen. Si on se réfère à Aristote et à Thucydide, le citoyen est celui qui participe à la vie de la cité: « L’homme est un animal politique » disait le premier au tout début de son ouvrage Les politiques.
Quant au second, dans sa fameuse oraison funèbre mise dans la bouche de Périclès, il déclare :  » Nous sommes en effet les seuls à penser qu’un homme ne se mêlant pas de politique mérite de passer, non pour un citoyen paisible, mais pour un citoyen inutile.  »
(15). Un peu plus loin dans son discours, il affirme qu’Athènes est éducatrice pour toute la Grèce.

À l’opposé, dans le monde contemporain, Schumpeter pense que le citoyen est celui qui confie par son vote la gestion du pays aux hommes politiques. Il prône ouvertement la dépolitisation. L’étude du nazisme et du stalinisme nous apprend que le système totalitaire atomise la société, isole les individus pour mieux les contrôler et les intimider.

Mais ne faut pas oublier à l’inverse, que le nazisme n’a pas été choisi par des individus isolés. Sur ce point Hannah Arendt s’est trompée. Ce sont les régions rurales protestantes qui ont le plus voté pour le parti national-socialiste de 1930 à 1933 (16). Deux facteurs ont été déterminants : la ruralité d’abord ; ce sont des communautés soudées et éloignées du pouvoir central de la République de Weimar qui ont voté pour Hitler. L’atomisation a suivi la prise de pouvoir, mais ne l’a pas précédée. Le second facteur est le luthéranisme. En effet la « théorie des deux règnes » élaborée par Luther a eu des effets désastreux.
En séparant totalement ce qui revient à Dieu et ce qui revient à César, Luther laisse César agir à sa guise sans le questionner et invite les fidèles à faire de-même. Lors de la Guerre des paysans en 1524 , il demande aux princes Allemands d’écraser les paysans qu’il appelle  des « chiens ».

Sous le nazisme ceux qui s’appelaient les « chrétiens Allemands »  étaient luthériens et constituaient la majorité de l’Eglise luthérienne. Les catholiques Allemands ont été dans leur majorité réservés et pour une part d’entre eux, opposés au nazisme, mais peu d’évêques ont pris le risque de dénoncer l’antisémitisme des dirigeants. Il apparaît ainsi que l’étude du totalitarisme est essentielle pour la connaissance du lien entre religion et politique. On ne peut faire l’impasse sur ce qu’on nomme le « théologico-politique ».

Il est important de connaître les travaux de Carl Schmitt énonçant ceci : « Tous les concepts prégnants de la théorie moderne de l’Etat sont des concepts théologiques sécularisés » (17). Le concept de souveraineté est la sécularisation de la souveraineté de Dieu sur la création. Dans une orientation qui est aux antipodes de celle de Schmitt, le théologien allemand Jean-Baptiste Metz a contribué par sa théologie politique à déprivatiser la vie chrétienne, critiquant à ce sujet son maître Karl Rahner (18).
Pour lui le message chrétien ne s’adresse pas seulement à l’intériorité des personnes mais est une invitation à actualiser la promesse eschatologique au nom de la  » mémoire dangereuse de Jésus-Christ « . Il est pour le moins plaisant de voir des politologues découvrir que l’islam pose question à la modernité et déclarer qu’il faut entendre ces questions, alors que lorsqu’il s’agit du christianisme, ils balaient ces questions d’un revers de main.

L’étude du totalitarisme nous renvoie donc à celle de la société civile comme distincte de la société politique. C’est dans la première que doit se forger par la culture quotidienne dispensée dans les familles et les associations, la liberté qui permet de vivre la politique de manière responsable. De ce point de vue toutes les tentatives de démocratie participative sont les bienvenues en un temps où la démocratie représentative donne des signes d’essoufflement inquiétants.

Jacques Rollet

(14) Jacques Maritain, L’homme et l’État, PUF, 1953. (Nouvelle édition Desclée De Brouwer, 2009). Voir également notre ouvrage La tentation relativiste, Desclée De Brouwer, 2007, p. 130-131.

(15) Thucydide, La guerre du Péloponnèse, Folio classique, p. 155.

(16) Voir Larsen (et al.), Who were the Fascists ?, Bergen 1980.

(17) :Voir Jacques Rollet, Le libéralisme et ses ennemis, p. 55.

(18) Jacques Rollet, Religion et politique, Grasset, 2001, p. 139-149. (Nouvelle édition Le Livre de poche 2004, p 172-185).

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