Le conservatisme, remède à une société liquide ?

Il est indéniable que l’élection d’Emmanuel Macron, inconnu du grand public il y a moins de deux ans, puis de 350 députés du mouvement En marche constitué en avril dernier, ont provoqué un bouleversement du paysage politique, laissant toutes les autres formations politiques face à une profonde défaite idéologique. Il faut dire que cela fait plusieurs décennies qu’elles n’avaient pas fait l’effort de renouveler leur base théorique et elles ont été surprises par cette blitzkrieg politique fulgurante menée en quelques mois par un jeune politicien de moins de quarante ans. Il est temps que les forces politiques clarifient leurs doctrine, faute de quoi rien ne pourra s’opposer à la vague libérale de la globalisation qui s’installe depuis des années en France. 

Les législatives du 18 juin 2017 : la désaffiliation d’une partie de l’électorat

Les médias se sont réjouis  du résultat des élections législatives du 18 juin 2017 qui s’est traduit selon eux :

1) Par un « dégagisme » salutaire des vieux politiciens. Sur les 577 députés, 430 sont nouveaux dont 281 pour le nouveau parti En marche qui a moins de deux mois d’existence. Il faut signaler que le pourcentage de renouvellement à chaque élection législative est en moyenne de 48%. En juin 2017, il a été de 75%, ce qui n’est jamais arrivé sous la Ve République.

2) Par un rajeunissement de l’âge moyen des députés qui est de 48 ans en moyenne contre 54 ans pour la législature précédente. 

3) Par une forte féminisation de l’Assemblée. Ce sont en effet 224 femmes qui ont été élues contre 155 lors de la précédente mandature. Elles atteignent presque la parité puisqu’elles représentent 40% de l’Assemblée (sur un total de 577 députés), dont 47% pour le parti En marche.

4) Par une présence importante de cadres supérieurs, d’ingénieurs, de chefs d’entreprises, ce qui devrait apporter une vision nouvelle dans l’hémicycle.

Les critères importants pour les médias sont donc le jeunisme, la parité homme/femme et l’appartenance à la partie supérieure de la société. Mais très peu de journalistes ont souligné que les abstentions ont représentés 57,36% des inscrits (soit 27 millions d’électeurs) auxquels il faut ajouter les 4,2% (des inscrits) de votes blancs (2,95% des votants) et de votes nuls (1,25%), soit 1,990 million d’électeurs qui se sont déplacés mais ont refusé de choisir. Ce sont donc 29 millions d’électeurs qui ont refusé de participer à l’élection de cette assemblée. Les députés de juin 2017 ont été élus par 38,43% des inscrits au second tour, soit 18,17 millions d’électeurs, ce qui ne s’était jamais produit sous la Ve République.

Alain Duhamel, commentateur avisé à RTL, rappelle que c’est un phénomène très connu  que l’on nomme le « système censitaire volontaire ». Encore que le terme de « volontaire » puisse être contesté quand l’offre politique a été manipulée depuis les primaires de droite puis de gauche (1). Les médias ne s’alarment pas de cette situation potentiellement dangereuse. En effet, il est normal de se poser la question de la légitimité d’une telle assemblée.

Ce grave phénomène montre d’une façon indéniable, la désaffiliation d’une grande partie de l’électorat, notamment des exclus de la globalisation.

De nouveaux élus « sans passé et sans histoire »

En attendant, les électeurs qui ont regardé les résultats sur les chaines de télévision le soir du 18 juin ont été consternés par la médiocrité des débats avec ces nouveaux élus faisant preuve non seulement d’amateurisme, ce qui est normal, mais surtout montrant une absence de fond théorique, tous répétant les mêmes éléments de langage.
Les responsables du mouvement En marche vont devoir dispenser une rapide formation « technique » sur le fonctionnement de l’Assemblée aux nouveaux élus d’En marche.
Le président du groupe parlementaire devra assurer non seulement la discipline du groupe, mais surtout leur donner une culture commune afin de construire un minimum de cohérence. Il est vrai que ces novices en politique sont vierges,  « sans passé et sans mémoire ».

Ces nouvelles générations se caractérisent aussi par une absence de culture politique qui ne peut s’acquérir en quelques leçons. Certains vont s’apercevoir en outre que le travail du député est ingrat. Il s’agit non seulement de voter des lois, mais aussi d’assurer le rôle d’assistante sociale dans sa circonscription, et ce qui est nouveau d’établir désormais les liens avec les élus, notamment les maires, depuis l’adoption de la loi sur l’interdiction des cumuls. Or ces nouveaux élus ne connaissent même pas, pour la majorité d’entre eux, leurs circonscriptions et les élus locaux. Ils vont découvrir un travail ingrat et parfois peu valorisant. Ceux qui disent vouloir continuer de mener en parallèle une activité professionnelle, en auront-ils le temps et d’autre part ne risquent-ils pas de se lasser et de se désinvestir ?

Quelle cohérence idéologique  dans cette reconfiguration politique ?

La victoire du mouvement En marche repose sur une base sociale restreinte (16,55% des inscrits soit 7,8 millions d’électeurs) ainsi que de ses alliés du Modem (2,33% soit 1,1 million). Ces deux forces vont constituer cette nouvelle majorité forte de 348 députés  (306 députés d’En marche et 42 députés du Modem). La question importante qui se pose est la cohérence idéologique de cette nouvelle majorité.

L’idéologie macronienne repose sur le libéralisme culturel (l’idéologie relativiste) et le  libéralisme économique (globalisation), qui se complètent utilement dans leur action de ce que l’on pourrait appeler la « liquéfaction » de la société.

Cette nouvelle idéologie a permis au président de rallier une grande partie des élus de  droite et de gauche, qui se reconnaissent tous depuis longtemps dans ces deux piliers de la globalisation. Plus rien ne les empêche d’unir leurs forces et de rejeter le vieux clivage  gauche/droite désormais devenu obsolète. Ils montrent ainsi leur vacuité intellectuelle et leur absence de projet politique à long terme.

Ce mouvement de fond n’est pas terminé et aura encore des effets aux prochaines élections municipales. La Maire de Paris, Anne Hidalgo, par exemple a du souci à se faire car une  partie de son électorat est composée de« bobos » qui ont quitté le parti socialiste pour rejoindre Emmanuel Macron et le mouvement En marche, en se débarrassant sans complexe, des vieux oripeaux du socialisme désormais inutiles.

Le plus étonnant dans cette affaire est la position du Modem qui s’est rallié à cette nouvelle idéologie. François Bayrou avait déjà renié la vieille doctrine démocrate-chrétienne (elle-même inspirée de la doctrine sociale de l’Eglise). Il a trahi une nouvelle fois la droite en se ralliant à Macron pour un plat de lentilles, à savoir un groupe parlementaire à l’Assemblée ainsi que quelques ministères pour à peine 35 jours. L’opération a été très profitable pour le candidat Macron qui grâce à ce ralliement, a  obtenu l’apport nécessaire des voix centristes pour lui permettre de se qualifier au premier tour. Maintenant F. Bayrou n’étant plus d’aucune utilité pour le Président, voire même encombrant, il peut aller se retirer à sa mairie de Pau.

Il faut préciser aussi que Bayrou a réussi à détruire le groupe UDF (Union pour la Démocratie Française et du Centre) qui était fort de 215 députés lors de la 10ème  législature, le 2 avril 1993. En 2017, il en était réduit à un micro parti, le Modem, avec deux députés en 2012 et 4 députés européens élus en 2014.

Le groupe socialiste lui aussi s’est effondré, à la suite d’une série de trahisons ; le groupe est passé de 295 députés à 29. Il en est de même pour les Verts qui ont explosé en une multitude de micro-partis qui n’ont plus qu’un seul élu écologiste.

Ce qui est nouveau c’est l’apparition de deux pôles contestataires à l’Assemblée, un à l’extrême gauche avec le nouveau groupe de la France insoumise fort de 27 députés dont le responsable est le tribun Jean-Luc Mélenchon, et l’autre à l’extrême droite avec les huit élus du Front national qui veulent constituer un groupe en cherchant à rallier 7 non-inscrits avec à sa tête un autre tribun, la présidente du Front national, Marine le Pen. Il est incontestable que le paysage politique à l’Assemblée a été profondément bouleversé.

Seul le groupe des Républicains a résisté jusqu’à présent, mais le travail de sape et de décomposition se poursuit puisqu’un groupe intitulé « Républicains constructif, UDI et indépendants » de 37 élus va se constituer sous la houlette de Thierry Solère, entraînant  avec lui 19 élus Républicains. Comment vont réagir les électeurs qui ont voté pour un candidat Républicain qui une fois à l’Assemblée décide de rallier un groupe favorable à Macron? Où est la cohérence? C’est qu’il y avait visiblement un problème d’appartenance idéologique. Le départ de ces 19 frondeurs permettra au moins, il faut l’espérer, de clarifier la doctrine du parti des Républicains.

Vers une société liquide ?

C’est le sociologue Zygmunt Bauman qui a défini la « modernité liquide » (2) comme étant une société basée sur une logique consumériste, seul horizon à nos existences atomisée. La perte de sens, liée à la disparition de nos repères sociaux et politiques (3),  incite les hommes à se réfugier dans une consommation généralisée et à déserter le champ politique. D’autre part, l’homme est mis dans une insécurité et une précarité permanente. Le projet de loi sur le travail aura pour conséquence de précariser un peu plus les travailleurs et aussi d’affaiblir les syndicats.

Pour Z. Bauman le néolibéralisme et la globalisation sont les deux facteurs aggravant des dérèglements de la société qu’il appelle « liquide ». Il montre que l’alliance entre le libéralisme économique et le libéralisme progressiste (culturel) qui prône l’émancipation individuelle, entraine les libertaires à accepter le libéralisme de la fluidité. Nous avons en face de nous un libéralisme radical, économique, social et culturel qui entraine l’ensemble des rapports sociaux vers une logique de marché et conduit à un séparatisme social. Cette société liquide, sans repères, se met progressivement en place dans le monde occidental et entend s’imposer à l’ensemble du monde à travers la globalisation

La conséquence de cette désintégration culturelle est de produire des citoyens perdus, irréfléchis, imprévisibles ce qui donne naissance à des mouvements contestataires sans culture politique comme par exemple le mouvement Nuit debout, à des mouvements inorganisés, mais qui sont sans danger réel pour le pouvoir en place. Les mouvements inspirés de l’opuscule de Stéphane Hessel Indignez vous! (4)  sont tous tombés dans l’impasse faute d’une armature idéologique solide.

Désormais le pouvoir se trouve dans une situation sans précédent. Il n’a plus d’opposition idéologique cohérente pour s’opposer à lui. Un boulevard s’est ouvert devant lui. Si les mécontentements atteignent un niveau trop élevé au cours de ce nouveau quinquennat (2017-2022) rendant impossible une réélection du candidat en place, il suffira alors de faire comme en 2017, de modifier l’offre politique aux électeurs qui se feront piéger une nouvelle fois, l’important étant de perpétuer le système sous des étiquettes différentes.

Un vide idéologique face à l’hégémonie de la doctrine libérale et relativiste

Face à la victoire du relativisme et du libéralisme économique, il n’existe plus aucune force politique capable d’apporter une réponse idéologique cohérente.

A gauche, le parti socialiste a disparu. On ignore sur quelles bases idéologiques il va se reconstruire. Le fameux centre, c’est à dire l’ancien Modem, héritier de l’UDF et par-delà  du MRP, n’a plus rien à voir avec les racines de l’ancienne démocratie chrétienne.
Le Modem et les micro-partis issus de l’ancienne UDF ont abandonné son substrat théorique. Il faut préciser que c’était l’Eglise catholique qui avait assuré la formation de l’élite démocrate-chrétienne à travers les mouvements comme la J.E.C. (Jeunesse Étudiante Chrétienne), la J.O.C. (Jeunesse Ouvrière Chrétienne) et la J.A.C. (Jeunesse Agricole Chrétienne) et sa cohérence idéologique autour de revues comme Esprit au cours des années 50/70. Faute de s’être renouvelé intellectuellement, ce mouvement a disparu politiquement et servi de force d’appoint dans les combinaisons politiques. François Bayrou, en instrumentalisant cette force politique pour obtenir une existence politique, a fini par la détruire. La pseudo théorisation du centrisme par Bayrou lui permet de cacher son ralliement en réalité à la doctrine libérale et relativiste.

Enfin il faut préciser qu’En marche n’est pas un parti politique centriste mais qu’il occupe un espace central, ce qui n’est pas la même chose. Son leader Emmanuel Macron n’a pas, contrairement à ce que certains disent, une culture démocrate chrétienne, qui n’était plus dispensée lors de sa jeunesse, mais une culture technocratique et financière.

Il ne reste plus que le parti des Républicains, qui doit retrouver une cohérence idéologique en faisant rapidement un aggiornamento théorique, quitte à se débarrasser  des députés qui professent leur adhésion à la doctrine défendue par En Marche.

Cette pauvreté théorique des partis politiques français s’explique par le manque d’intérêt des politiques français à la doctrine de leurs formations politiques, à la différence des partis allemands qui possèdent de fortes fondations pour assurer cette formation théorique et idéologique comme la Fondation Friedrich Ebert pour les socialistes ou la Fondation Konrad Adenauer pour les démocrates chrétiens.
Ce sont aussi des moyens d’influence sur le plan international. Ces fondations ont aidé à la création de partis politiques dans leur mouvance idéologique, comme cela a été le cas en Espagne et au Portugal au moment de l’entrée de ces pays dans l’Union européenne.

Sur quelles bases théoriques reconstruire l’ancien parti gaulliste ?

Face à ce désert idéologique inquiétant, il est indispensable que le parti de droite Les Républicains, aux racines gaullistes lointaines, rescapé de ce « raz de marée », entame une véritable refondation à partir d’une clarification idéologique s’il veut présenter une alternative politique crédible.

Pour cela il doit s’adosser à une philosophie politique claire, afin de pouvoir s’opposer à la doctrine libérale et retrouver notamment ses racines gaullistes. Le conservatisme pourrait être un soubassement idéologique (5) pour reconstruire une force politique capable de proposer une alternance au libéralisme économique qui devient hégémonique.

Il faut en terminer avec les bricolages programmatiques et les combinaisons politiques faites de compromis successifs, qui sont à l’origine de ce rejet de la classe politique. De plus une doctrine solide permettrait d’apporter des réponses politiques aux multiples problèmes qui se posent à la société française. Pour cela, il faut que les politiques changent leurs vieilles habitudes et prennent de la hauteur. En auront-ils le courage ?

Patrice Buffotot


(1) 
Voir notre article « La valse à trois temps » publié sur ce blog.

(2) Zygmunt Bauman,  La société liquide, Éditions Le Rouergue/ Chambon, 2006.

(3) Voir notre article « Le Chamboule tout politique français: une manipulation  machiavélique?» publié sur ce blog.

(4) Stéphane Hessel, Indignez vous !, Indigènes éditions, 2010.

(5) Voir sur le conservatisme l’ouvrage de Jean-Philippe Vincent, Qu’est-ce que le conservatisme ? Histoire intellectuelle d’une idée politiques, Paris, Les Belles Lettres, 2016. et de l’anglais Roger Scruton, De l’urgence d’être conservateur, Paris, éditions du Toucan, L’Artilleur, 2016.

 

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