L’apport de l’étude du totalitarisme à la science politique (4/4): le racisme, l’idéologie, le mal.

[Retrouvez ici la troisième partie de cet article]

D) Le racisme

Quand on pense à ce que fut le nazisme, on pense immédiatement à l’antisémitisme et à « La destruction des Juifs d’Europe » pour reprendre le titre de l’ouvrage de Raoul Hilberg (19). C’est sur l’idée de la primauté de la race aryenne qu’Hitler et ses acolytes ont basé leur idéologie. Les autres races sont déclarées inférieures et pour les Juifs, il doit s’ensuivre leur élimination. En rigueur de termes, le racisme est accompli sous le nazisme. Parler de racisme suppose qu’on reconnaisse l’existence de races. N’oublions pas que la Constitution de la Vème République dans son article 1er parle de race, sans que cela ait fait problème jusqu’à ces dernières années, où l’on parle à tout propos de racisme tout en déclarant que les races n’existent pas.

L’étude du totalitarisme doit nous apprendre la rigueur et la sobriété. Il n’est pas inutile de prendre le temps de lire le très grand article de Pierre-André Taguieff dans l’ouvrage qu’il a dirigé (20). Il nous donne la définition proposée par le sociologue Van den Berghe (voir p. 1530 de son ouvrage) : « Nous pouvons parler proprement de racisme seulement lorsque des différences groupales, marquées par des traits physiques, sont considérées comme des facteurs déterminants le comportement social et les qualités intellectuelles ou morales ». Sur la base de cette définition, on peut parler de racisme lorsque des populations sont considérées comme inférieures au nom de leurs caractéristiques  physiques. Il peut y avoir un racisme à l’égard des « noirs » ou des « arabes »  par exemple. On le rencontre en Occident mais dans ce cas il faut reconnaître l’existence d’un racisme anti-blanc nié en vain par les militants de l’antiracisme qui veulent établir une équivalence entre racisme et colonialisme.

Cela nous conduit à récuser les termes qu’on rencontre sans cesse en France tels que ceux d’homophobie et d’islamophobie. Deux raisons s’imposent pour cette récusation : ces termes sont employés et d’abord créés, par les militants de l’homosexualité et de l’islamisme. C’est une manière assez grossière de se légitimer en délégitimant les adversaires potentiels. Ainsi le terme : islamophobie, a-t-il été forgé par les mollahs iraniens. La seconde raison réside dans le fait que l’homosexualité et l’islam ne sont pas des races! L’homosexualité est un comportement et l’islam, une religion. Et il est parfaitement normal de penser par exemple que ce qu’on appelle : le mariage homosexuel, est du point de vue anthropologique une aberration, le mariage étant l’union d’un homme et d’une femme, union institutionnalisée en France par la République et donnant naissance à des enfants, enfants que deux hommes ou deux femmes ne peuvent procréer en s’unissant sexuellement…. De même il est parfaitement normal de critiquer l’islam au nom du contenu du Coran dans lequel l’infériorité de la femme par rapport à l’homme est clairement affirmée (sourate 4,38) et dans lequel il est demandé de poursuivre les infidèles partout où on les trouvera (voir les sourates 2,3,9).

Une science politique avide de vérité ne devrait pas ignorer ces données de bon sens. Taguieff, dans sa thèse de science politique intitulée La force du préjugé (21) a mis en lumière les contradictions de l’antiracisme de l’association  « SOS Racisme ».
Son responsable au début des années 8o, Harlem Désir, demandait qu’on reconnaisse les différences des immigrés par rapport aux Français de souche, au nom d’un différentialisme communautariste. C’était donner un argument massif au Front national qui ne se priva pas de dire : si les immigrés sont à ce point différents, qu’ils aillent vivre cette différence ailleurs ! La science politique a un acquis incontestable : il n’est pas possible de faire vivre ensemble des groupes humains n’ayant aucun élément commun en matière de style de vie. C’est la base même du concept d’intégration, sans parler d’assimilation. Il faut lire à ce sujet l’excellente contribution de Jean Leca dans l’ouvrage Face au racisme : la citoyenneté en question (22). Il faut une communauté suffisante des styles de vie avec des symboles d’identification collective, pour vivre ensemble.
Ceci relève en soi, du sens commun mais le fonctionnement idéologique peut neutraliser ce dernier.

E) L’idéologie

L’étude de ce fonctionnement est évidemment au cœur des travaux sur le totalitarisme. L’idéologie basée sur le primat de la race pour le nazisme et de la classe pour le léninisme, est ce qui caractérise ces systèmes et les différencie de la tyrannie, comme l’a montré Hannah Arendt. Selon elle, l’idéologie est le principe du système. Elle l’a définie très justement comme « la logique d’une idée ». S’il est vrai par exemple qu’il existe une race supérieure, alors tout doit lui être subordonné. S’il est vrai que le prolétariat est la classe qui va sauver la société, alors il a tous les droits.

Mais étant donné qu’il s’agit dans les deux cas d’une négation de l’humanité, négation constatable par les morts qu’elle produit par millions en Europe et en URSS, cette idéologie a été établie par la terreur. Alain Besançon a excellemment décrit le mécanisme mis en œuvre par Staline dans son Court traité de soviétologie (23) :
« Le régime idéologique ne peut se transformer en  régime tyrannique sans perdre sa raison d’être, qui est d’imposer de force la surréalité et d’obtenir de tous une déclaration d’allégeance. Je veux dire qu’il ne s’agit pas d’extorquer à la population un accord sur l’établissement du «  socialisme » , ni un assentiment portant sur l’excellence de l’idéal socialiste en cours de réalisation. Il faut que la population déclare le socialisme établi, et qu’elle montre de l’enthousiasme, non pour un programme, mais pour une réalisation actuelle, un résultat censé acquis. L’idéologie, en effet, ne se donne pas seulement pour un idéal à incarner, mais pour une loi d’évolution. Elle n’est pas vraie moralement, elle est vraie scientifiquement. Si donc l’expérience est engagée pour vérifier la loi, il est très important que le résultat soit conforme et apporte la vérification. » (Op. cit. p.200).
Étant donné que la réalité n’est pas conforme à l’idéologie, on va obliger les hommes à déclarer malgré tout qu’elle est vraie, et ceci par la terreur. Le kolkhosien reste un serf mais il doit se déclarer coopérateur agricole; il doit s’enthousiasmer pour l’irréalité.

L’idéologie étant un déni du réel doit être combattue, dans la vie de la société, par le sens commun, et dans la vie politique par l’État de droit fondé sur les Droits de l’homme comme droits-libertés. Le sens commun dont ont traité Kant, Arendt et Orwell (qui parlait de Common decency), doit régir la communication des membres de la société.

L’idéologie est le strict opposé du sens commun. Nous l’avons montré plus haut en prenant l’exemple de cet oxymore qu’est le « mariage homosexuel ».  Une telle formule est l’expression d’une idéologie qui vise à nier la constitution de l’humanité en : hommes-femmes. Le réel se venge en constatant l’infécondité d’une union entre personnes du même sexe et l’idéologie se poursuit en exigeant la procréation artificielle et la gestation pour autrui. La déshumanisation est accomplie. Le droit seul peut arrêter ces dérives à condition qu’il soit un droit naturel. Ainsi l’enfant ne peut être instrumentalisé : il ne peut servir d’instrument à la satisfaction de désirs d’adultes ; il a le droit de connaître ses origines, ce qui n’est pas respecté dans le système français de fécondation artificielle pour les hétérosexuels stériles. Seul le droit naturel peut empêcher l’idéologie de nuire à l’humanité. C’est ce qu’avait compris Léo Strauss, comme nous l’avons montré dans notre article sur l’état de la science politique en France, et dans notre ouvrage La tentation relativiste.

F) Le mal

C’est sur la question du mal en société et en politique que la science politique ordinaire est la plus défaillante, ne serait-ce qu’à cause de la fameuse neutralité axiologique prônée mais pas nécessairement respectée par Max Weber (24). Le caractère non opératoire de cette Wertfrei (littéralement : libre de valeur) est désormais manifeste et on trouve sans cesse des jugements de valeur chez des auteurs se réclamant précisément de la neutralité.

J’ai fait l’expérience maintes fois auprès de mes étudiants concernant le terme « domination ». Ils ne comprenaient pas qu’il y avait dans l’emploi de ce mot un jugement de valeur dans notre société. Il fallait que je leur dise : « vous êtes favorables à la domination »  pour qu’ils s’indignent.
Il en allait de même pour le terme « égalité ». Il fallait que je leur explique, avec Tocqueville, que l’égalité était liée à la naissance des sociétés démocratiques pour qu’ils comprennent que ce terme chargé de valeur n’avait pas toujours été une référence pour les comportements sociaux et politiques. Je citais alors la phrase magnifique de François Furet concernant Alexis de Tocqueville : « C’est avec l’archaïsme de sa position existentielle qu’il forge la modernité de son interrogation conceptuelle » (25).

La différence  fait sens. Ainsi l’étude du totalitarisme fait sens sur la question du mal en politique. On a vu comment Hitler, Staline et d’autres leaders totalitaires (Mao, Pol Pot etc.) ont réduit en esclavage une population, ont torturé et tué des millions de personnes au nom de leur idéologie. Le plus troublant sans doute est que ces œuvres de mort ont été perpétrées par des hommes ou femmes ordinaires, capables d’être le soir venu de bons pères et de bonnes mères de famille, écoutant avec émotion la musique de Mozart ou de Schubert. C’est à ce propos qu’Hannah Arendt a parlé de « Banalité du mal »  dans son livre Eichmann à Jérusalem et dans ses échanges avec Joachim Fest, historien du nazisme (26). Elle ne voulait pas dire que les horreurs commises étaient banales, mais que leurs auteurs étaient des être ordinaires qui n’avaient rien de monstrueux, et c’est cette banalité là qui est celle du mal. La banalité devient en quelque sorte monstrueuse.

Pour Arendt, cela venait d’une absence de pensée, d’une incapacité à se mettre à la place de l’autre, d’une absence de sens commun qui selon Kant, donne cette capacité.
Des auteurs tels que Paul Ricoeur et Francis Fukuyama ont bien étudié le mal en politique (27). Tous deux ont puisé dans l’étude du thumos leur inspiration. Ce terme grec évoque la vitalité, la passion, la colère. Il faut comprendre que la politique n’est pas seulement le lieu de la rationalité mise en avant par Hegel dans les Principes de la philosophie du droit ; elle est également le lieu du déchaînement de la démesure passionnelle qui peut se traduire par une paranoïa froide ! On apprend plus sur la politique en lisant le Jules César de Shakespeare pour ce qui est de la dictature et son Richard III pour ce qui est de la criminalité sans scrupule, que dans la plupart des manuels de science politique.

Conclusion

La démesure totalitaire réintroduit la dimension théologico-politique car le mal inhérent à ces régimes correspond parfaitement à la volonté de connaître le bien et le mal tel que le livre de la Genèse nous la présente comme racine de tous les maux. Dieu, en Genèse 2,17 déclare : » Mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, tu ne mangeras pas, car, le jour où tu en mangeras, tu deviendras passible de mort » (traduction de la bible de Jérusalem).

Comme Hannah Arendt l’a montré, le nazisme et le communisme ont prétendu remplacer le sens commun de l’humanité par la loi de la race ou de la classe, lois qui selon eux était la clé de l’histoire humaine. Le silence contemporain sur le totalitarisme en science politique est un signe inquiétant. Peut-être sommes nous entrés dans une période où le refus de traiter des valeurs en science politique va de pair avec une subversion des valeurs dans la société. Nous espérons que cette investigation pourra contribuer à une lucidité nouvelle.

Jacques Rollet (article paru initialement dans la revue en ligne Incursions)

(19) Raoul Hilberg, La destruction des Juifs d’Europe, Folio, 1992. Voir également, du même auteur Exécuteurs, victimes, témoins, Folio, 1994.

(20) Pierre-André Taguieff (dir.), Dictionnaire historique et critique du racisme, PUF, 2013.

(21) Pierre-André Taguieff, La force du préjugé, La Découverte, 1988.

(22) Pierre-André Taguieff, Face au racisme, tome 2, La Découverte 1991, p. 311-336.

(23) Alain Besançon, Présent soviétique et passé russe, Le Livre de poche, 1980.

(24) Voir l’introduction de Yves Sintomer à Max Weber, La domination, Seuil, 2013.

(25) Préface à De la démocratie en Amérique, tome 1, GF, 1981.

(26) Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem, Folio, 1991 et Hannah Arendt, Joachim Fest Eichmann était d’une bêtise révoltante, Fayard, 2013.

(27) Voir Jacques Rollet, Religion et politique, où nous présentons l’apport de Ricoeur dans Histoire et vérité et celui de Fukuyama dans Le dernier homme et le fin de l’histoire.

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