Le propos de cet article est de montrer que la loi naturelle est la meilleure réponse que peut donner un chrétien dans une société occidentale marquée par la sécularisation. Commençons par l’explicitation de ce terme. Il conditionne en effet la suite de notre réflexion.
C’est dans les année soixante que les théologiens chrétiens ont pris en compte le fait que les sociétés occidentales se détachaient du christianisme. Le succès considérable du livre de Robinson : Honest to God a posé le problème de la présentation de la Révélation. Le concile Vatican II s’inscrit dans cette volonté de parler à un monde devenu majeur. Le pape Jean XXIII l’a exprimé par le terme d’aggiornamento (« mise à jour »). Dans le contexte français, c’est le livre de Marcel Gauchet Le désenchantement du monde qui a provoqué une intense réflexion. Il nous expliquait que le christianisme était « la religion de la sortie de la religion ». Nous y reviendrons. Mais venons en à la sécularisation qui concerne à la fois la science, la philosophie et la politique.
Le terme désigne de façon générale la consistance et l’autonomie de l’ordre profane par rapport à la sphère religieuse.
En ce qui concerne le domaine des sciences de la matière et des sciences humaines, le procès de Galilée reste un point de repère capital ; la science ébranle alors le dogmatisme de l’Église catholique. L’astronomie donc, mais surtout la physique, la chimie, la biologie permettent à l’homme – pour le meilleur et pour le pire – de maîtriser le monde et d’exploiter la nature. L’hypothèse Dieu n’est pas utile pour ces connaissances scientifiques. À titre d’anecdote un théologien a pu dire que les engrais avaient remplacé les Rogations. La paléontologie nous a appris à nous représenter l’homme comme l’aboutissement d’une longue lignée évolutive, ce qui a permis en retour de comprendre que le livre de la Genèse sur la création du monde et de l’homme demandait à être compris en fonction de son genre littéraire relevant de l’écriture des mythes.
Dans le domaine des sciences humaines, la psychanalyse et la sociologie nous ont appris que l’homme est un être dont la liberté est en situation, ce qui influe sur la manière de se représenter la volonté de Dieu.
La sécularisation dans le domaine philosophique s’enracine au XVIIIe siècle avec les théories du contrat et la philosophie des Lumières, dont l’écrit le plus représentatif est sans doute l’opuscule de Kant : Qu’est-ce que les Lumières ?
Les premières lignes sont décisives pour la compréhension du phénomène que nous étudions : « Les Lumières, c’est la sortie de l’homme hors de l’état de tutelle dont il est lui-même responsable. L’état de tutelle est l’incapacité de se servir de son entendement sans la conduite d’un autre. On est soi-même responsable de cet état de tutelle quand la cause tient, non pas à une insuffisance de l’entendement mais à une insuffisance de la résolution et du courage de s’en servir sans la conduite d’un autre. Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des Lumières ».
Le terme d’autonomie sert désormais à qualifier la distance que l’homme prend par rapport à toute tradition afin de penser par lui-même. Cette sécularisation de la pensée et de sa mise en œuvre entraîne la disqualification de l’argument d’autorité, et la nécessité du débat rationnel. À ce sujet l’œuvre d’Habermas nous semble majeure, en ce sens qu’elle s’efforce de justifier cette exigence. L’agir communicationnel pour cet auteur consiste à mettre en œuvre une démarche qui doit relever de la vérité, de la justesse et de l’authenticité. La vérité concerne le rapport au réel sur lequel on doit s’entendre, la justesse concerne les normes morales sur lesquelles on s’entend ou pas, l’authenticité concerne l’adéquation entre ce que je dis et ce que je pense réellement. La démarche d’Habermas est essentielle pour tout débat et pour la présentation de la foi chrétienne dans l’appel à l’argument d’autorité.
On peut enfin parler de sécularisation dans le domaine socio-politique pour désigner le fait que le pouvoir politique est indépendant des religions et Églises. On parle en France, depuis la fin du XIXe siècle, de « laïcité » pour désigner ce phénomène. La Constitution de la Vème République en son article I déclare « La France est une république laïque ». Cela s’est essentiellement traduit par la création de l’école publique, gratuite, laïque et obligatoire. Après l’école, les hôpitaux vont passer peu à peu de l’Eglise à l’État.
La perte de pouvoir du christianisme correspond bien, à une sortie de la religion comme sortie d’un monde où la religion est structurante, où elle commande la forme politique des sociétés et où elle définit l’économie du lien social. On aura reconnu la problématique de Marcel Gauchet dans son livre : Le désenchantement du monde paru en 1985.
Devant cette situation, certains veulent refaire une chrétienté. C’est le cas des traditionnalistes et des intégristes d’Écône. C’est une impasse qui nous conduit à revenir au vieux sage qu’était Jacques Maritain.
Son livre de 1936 : Humanisme intégral nous donne quelques clés. Il distinguait « l’agir en tant que chrétien » de « l’agir chrétien : « Quand j’annonce l’Evangile ou que je vis un sacrement, j’agis en tant que chrétien. Par contre quand je vis un engagement politique dans un parti ou un syndicat, j’agis en chrétien. Ma foi est alors inspiratrice de mon action mais je n’engage pas l’Église en tant que telle. Dans son livre : L’homme et l’État, il proposait une charte démocratique qui pourrait susciter l’adhésion de croyants et de non-croyants sur la base de la reconnaissance de tout ce qui fait la dignité humaine.
Cela nous conduit à poser la question de l’actualité de cette démarche. Comment agir en chrétien aujourd’hui ? Je réponds personnellement que la loi naturelle est la donnée fondamentale d’une anthropologie valable pour tous, croyants et incroyants. Thomas d’Aquin disait qu’elle consiste au fond, à faire le bien et à éviter le mal. Plus concrètement, la loi naturelle est celle qui découle de la nature humaine. Thomas ajoutait que lorsque je définis la loi naturelle par mon intelligence, je suis ma propre providence, étant provident pour moi et pour les autres. Cela signifie que c’est l’homme qui dit ce qu’est la loi naturelle. Il s’agit en l’occurrence de la manifestation de la loi éternelle. La définition la plus simple de la nature humaine peut s’énoncer ainsi : l’homme est un être intelligent et volontaire existant en condition corporelle. Cela signifie que ma liberté s’exerce avec réflexion dans le cadre de mon existence physique. Je n’ai pas un corps, je suis mon corps comme le disaient Merleau-Ponty et Gabriel Marcel.
Il en découle que nous pouvons établir rationnellement les principes d’une philosophie morale en ce qui concerne les questions de bioéthique, telles que l’avortement, la sexualité, la procréation assistée et l’euthanasie.
Quand Simone Veil écrit la loi sur l’avortement, elle précise dans l’exposé des motifs qu’elle veut traiter les cas de détresse. Cela n’est jamais rappelé par les partisans de l’avortement qui ont supprimé l’entretien préalable et autorisé l’accès aux mineures sans que les parents soient prévenus. Mettre l’avortement dans la Constitution, c’est légitimer la mort du fœtus. Je précise que l’avortement, même après cette introduction dans le texte fondamental de la République, n’est toujours pas un droit mais « une liberté garantie » !
Le mariage est structurellement hétérosexuel puisqu’il consiste en une union devant enrichir la société par la naissance d’enfants. La procréation pour les femmes seules ou lesbiennes occulte le rapport au père qui est naturel dans l’espèce humaine.
Enfin l’euthanasie est une mise à mort qui ne peut jamais être considérée comme un soin. Ces données sont rationnelles et peuvent faire l’objet d’un débat dans lequel les chrétiens sont les mieux placés. C’est au nom de la loi naturelle qu’ils peuvent apporter leur connaissance de l’humanité comme le disait Paul VI. Il est évident par ailleurs que la foi en un Dieu créateur peut aider à établir tout cela mais l’Eglise catholique à la suite de Thomas d’Aquin a toujours insisté sur la place éminente de la philosophie.
Les chrétiens peuvent et doivent accepter le contexte de sécularisation, cette dernière étant d’ailleurs d’origine chrétienne puisqu’il y a séparation du temporel et du spirituel. Précisons en terminant que si la religion est en droit français de l’ordre du privé, pour le sociologue, elle est éminemment publique. Il nous appartient de le rappeler sans cesse.
Jacques Rollet, théologien et politologue.