La fin de la Politique en France ?

Les élections législatives des 30 juin et 7 juillet 2024, faisant suite à la dissolution de l’Assemblée décidée par le président Macron le 9 juin 2024, n’ont pas permis de dégager une majorité pour gouverner. Les médias ont annoncé alors la mise en place d’un gouvernement « technique », constitué non pas de politiques mais de « techniciens », c’est-à-dire de « technocrates ».  Ce n’est pas nouveau puisque les précédents gouvernements de Jean Castex (du 3 juillet 2020 au 6 mai 2022) puis celui d’Elisabeth Borne (du 16 mai 2022 au 9 janvier 2024) étaient déjà des gouvernements comportant des « technocrates » ainsi que des « personnalités » de la société civile dont les Français ont pu apprécier l’amateurisme. Il est encore plus étonnant de voir le mouvement Front populaire proposer une candidate au profil de technocrate en la personne de Lucie Castets. Cette dérive est-elle le signe que désormais nous n’avons plus besoin de « politiques » à la tête des gouvernements, mais de « technocrates », chargés de résoudre les problèmes du quotidien ? Comment expliquer cette évolution qui, si elle perdure, pourrait bien  annoncer la fin de la Politique dans notre pays ?

Plusieurs facteurs peuvent expliquer ce déclin de la politique. Le premier est la dérive de la technocratie qui abandonne progressivement la politique pour le management. L’État est désormais « géré » comme une grande entreprise, voire même comme une « Start up Nation ». À cela s’ajoute un second facteur qui est la réduction progressive des compétences politiques des États au profit des institutions européennes.

Les dérives « managériales » de la technocratie

L’État a pris de plus en plus d’importance sous la Vème République. Sa complexité de plus en plus grande a permis aux technocrates d’investir le monde politique et de progressivement remplacer les politiques. Ils appliquaient leur savoir-faire technocratique dans des domaines d’activité spécifiques, mais depuis l’emprise de l’Union européenne, les technocrates appliquent le modèle de management de la « bonne gouvernance ». Cette « gestion » technique débouche sur des décisions parfois absurdes, faute de vision globale. Cette déraison dans « la gestion » ne peut s’expliquer que par une faille sévère dans la formation intellectuelle des élites technocratiques qui nécessiterait une réforme profonde de l’Université et des grandes écoles. La crise de Science Po Paris en est une illustration, car la réforme initiée par son ancien directeur R. Descoings a consisté justement à former des « gestionnaires »1 qui ne gouvernent plus mais gèrent le fonctionnement de l’État et les crises.  La France se trouve confrontée à une situation similaire à celle qu’elle avait connue après la défaite de 1870, à savoir l’urgence de former une nouvelle élite capable de gouverner et de faire de la politique. C’est ce qu’Ernest Renan avait expliqué dans son ouvrage « La réforme intellectuelle et morale » publié en 1871.

Ce nouveau modèle de « gouvernance » s’inspire du modèle  européen qui permet à des technocrates, souvent ignorant de la réalité et des situations politiques complexes, de se croire compétents pour régir la vie quotidienne des Européens par des normes et des règlementations absurdes dont ils ignorent les conséquences. Ils ne peuvent concevoir qu’une autre politique soit possible. Si les Européens s’y opposent, il suffit de faire de la « pédagogie » pour qu’ils l’acceptent avec enthousiasme.

Les compétences politiques des Etats réduites par l’Union européenne

L’Union européenne contrôle la grande majorité des grandes politiques des États. C’est notamment le cas de la politique monétaire des pays membres de la « zone euro ». Chacun sait que la capacité de battre monnaie est le premier levier de la souveraineté d’un État. L’UE encadre la politique budgétaire des États qui doivent suivre des règles de bonne gestion. La Commission vient d’engager une procédure pour déficit excessif à l’encontre de la France et de six autres pays, décision  validée par le Conseil de l’UE. Il en est de même pour l’économie, l’écologie etc… C’est le cas dans le domaine juridique puisque la législation européenne s’impose aux droits nationaux. On constate que progressivement, à chaque « avancée » de l’intégration européenne, les États membres perdent de plus en plus de leurs compétences nationales. Conséquence : les parlements nationaux ne font que retranscrire et appliquer les décisions de Bruxelles. Que reste-t-il alors aux pays membres ?   

Les élites doivent donner l’illusion de gouverner

Les élites politiques nationales doivent donner l’illusion aux électeurs qu’ils gouvernent puisque leur marge d’action est de plus en plus restreinte. Elles appliquent les décisions prises à Bruxelles et gèrent les crises, souvent avec l’aide de Bruxelles comme pour la pandémie du Covid ou la crise migratoire. C’est un travail de « managers ».  Cependant ils doivent persuader les électeurs qu’ils font encore de la politique, c’est pour cela que les élus proposent des lois sociétales ou  de circonstances qui provoquent une inflation législative. Cette démarche gestionnaire explique l’absence de grandes politiques (Éducation nationale, santé, justice, sécurité, l’industrie, écologie, etc… ) ce qui donne l’impression aux électeurs que les difficultés ne font que s’accroitre, quelque soit la majorité au pouvoir. Ils s’aperçoivent alors de l’impuissance des politiques.

Est-ce la fin de la politique ?

Cette élite technocratique passe son temps à « gérer » un territoire selon un modèle « managérial »  que l’on qualifie de politique « technique », sans aucun objectif à long terme, sans vision de l’avenir et sans cohérence. On assiste depuis quelques années à une inquiétante fuite en avant managériale des politiques. Le sociologue Jean-Pierre le Goff affirme « qu’il est grand temps de rompre avec cette autodestruction du politique qui renforce la décomposition du pays et fait le jeu des populistes de tous bords »2.  Il rejoint Franz-Olivier Giesbert dans la conclusion de son premier volume de son Histoire intime de la Ve République selon laquelle « la France crève d’une conception nihiliste de la politique qui est devenue l’art de ne pas gouverner »3. Est-ce ce que veulent les Français ?

Patrice Buffotot

  1. Voir l’enquête de Martin Bernier et Ronan Planchon : « Sciences Po, une institution dans la tourmente », Le Figaro publiée les 29, 30, 31 juillet, 1er, 2 et 3-4 août 2024. ↩︎
  2. Jean-Pierre Le Goff, « Le chef de l’Etat a encouragé l’autodestruction du politique », Le Figaro, 25 juin 2024 ↩︎
  3. Franz-Olivier Giesbert, Histoire intime de la Ve République. Tome 1 : Le Sursaut, Paris, Gallimard, 2011, p.360. ↩︎

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