Depuis que le président américain Donald Trump a décidé d’ouvrir des négociations de paix avec le président Russe Vladimir Poutine pour mettre un terme à la guerre en Ukraine, on constate que les Européens sont pris d’une surenchère guerrière à l’égard de la Russie, notamment le premier ministre britannique Keir Starmer et le président français Emmanuel Macron. Pour l’Union européenne, il ne fait aucun doute que la Russie est une menace, et selon des sources de renseignements elle « serait même prête à tester des États membres de l’UE d’ici trois à cinq ans ». C’est sur ce postulat qu’elle vient de décider un réarmement massif pour renforcer les armées européennes – mais il faudra attendre une bonne dizaine d’années pour en voir le résultat.
Ceux qui osent s’interroger sur la pertinence de ce vaste plan de réarmement ainsi que la continuation de l’aide à l’Ukraine sont traités de « Munichois », c’est-à-dire de lâches. Il s’agit là d’une incrimination injuste, car la raison pour laquelle Chamberlain et Daladier ont cédé à Hitler lors de la conférence de Munich (30 septembre 1938), c’est que les armées britannique et française n’étaient pas prêtes à affronter l’armée allemande. Le général Gamelin avait averti le président du Conseil qu’il ne pourrait mener des offensives qu’à la fin de l’année 1940, ou au début 1941 lorsqu’il aurait reçu tous les armements modernes, notamment ceux achetés aux États-Unis. Le « complexe munichois » a été déjà utilisé comme argument pour « vendre » l’expédition franco-britannique de Suez (29 octobre – 7 novembre 1956), le président Nasser étant assimilé à Hitler et la situation jugée équivalente à celle de Munich. Résultat, ce sont les pressions américaines qui ont mis un terme à cette guerre qu’ils désapprouvaient. On se trouve dans une situation étrangement semblable 70 ans plus tard.
Pourquoi cette « réaction guerrière » ?
Comment expliquer ce brusque retournement politique des Européens, qui passent d’une conception irénique des relations internationales ayant provoquée un désarmement structurel pendant presque 30 ans, à un brusque appel à la mobilisation? Comment expliquer cet appel au patriotisme des citoyens pour faire face à une attaque présentée comme inévitable de la Russie et la nécessité d’investir des milliards d’euros dans un réarmement décidé à la hâte, sans aucune réflexion à long terme?
Les Européens sont déboussolés par la nouvelle politique brutale initiée par le président Donald Trump qui est perçue comme un véritable « abandon ». Les Européens en effet doivent désormais se prendre en charge eux-mêmes, alors qu’ils ont été sous la tutelle américaine depuis la fin de la guerre en 1945, et vécu 80 ans de dépendance stratégique. Cette situation confortable leur a permis de réduire leurs dépenses militaires, l’effort principal étant assuré par les États-Unis. C’était aussi un confort intellectuel car ils n’ont jamais eu à penser leur sécurité. Ce sont les Américains qui ont conçu la stratégie de l’Occident et formé les élites européennes, qu’elles soient politiques ou militaires, à leur doctrine, ce qui a eu pour conséquence une stérilité de la pensée stratégique européenne. La seule exception est française, puisque sous la présidence du général de Gaulle la France a développé une doctrine propre – notamment dans le domaine de la dissuasion.
La fébrilité des Européens en mars 2025 s’est traduite par une noria de réunions au sein de l’Union européenne pour programmer un réarmement massif de l’Europe et un plan d’investissement « Réarmer l’Europe » présenté le 19 mars 2025, qui doit mobiliser 800 milliards d’euros en 5 ans (objectif 2030) afin de renforcer la base industrielle de défense européenne. Ces multiples retrouvailles entre responsables politiques européens ont essentiellement permis de montrer à leur électorat qu’ils agissaient. Ils ont dramatisé la situation en expliquant qu’il fallait se mobiliser et ont ressorti le terme de « patriotisme » inusité depuis longtemps en Europe. Il en est de même de la fonction patriotique qui est de nouveau incarnée par certains responsables politiques comme le président Macron, ce qui lui permet d’obtenir un regain de popularité.
Cette politique initiée dans l’urgence, sans réflexion à long terme par les Européens semble provoquée par ce sentiment « d’abandon » de la part des États-Unis.
L’absence de pensée stratégique en Europe
Après 80 ans de domination stratégique, les Européens vont avoir des difficultés à penser par eux-mêmes. Seuls les Français avaient été obligés d’élaborer une doctrine de dissuasion propre à la France. Cette autonomie française n’a pas duré longtemps. Dès la fin de la guerre froide, on assiste lors du sommet de Rome de l’OTAN les 7-8 novembre 1991, à l’acceptation par les Européens de la nouvelle mission proposée par les Américains qui va du maintien à l’imposition de la paix. La période est close pour la France avec son retour dans les structures militaires intégrées de l’OTAN lors du sommet de Strasbourg – Kehl, les 3-4 avril 2009. La France est rentrée au bercail et devient un bon élève de l’OTAN.
L’arrivée de nouvelles générations au sein des élites européennes ne favorise pas une prise de conscience de leur dépendance intellectuelle à l’égard des États-Unis. La majorité d’entre eux n’ont aucune expérience militaire avec la fin de la conscription. Ils n’ont plus de culture historique et stratégique, y compris dans le domaine de la dissuasion nucléaire où on constate ce que l’on pourrait appeler un « désapprentissage » de la doctrine dissuasive de la part des élites politiques françaises et encore plus européennes. Il en est de même dans le domaine du désarmement où, là encore, le savoir-faire a disparu. On ne voit pas dans ces conditions comment les Européens pourraient élaborer un système de sécurité européenne.
Une guerre pour quels buts politiques ?
On ne peut être qu’inquiet de voir certains politiques envisager une guerre avec la Russie. Que cherchent les Européens en imposant des conditions que Poutine refuse, comme l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN ? Poursuivre la guerre, mais dans ce cas quels sont les buts de guerre ? Les Européens devraient relire Clausewitz 1: « L’intention politique est la fin tandis que la guerre est le moyen, et l’on ne peut concevoir le moyen indépendamment de la fin ». Déclencher une guerre sans objectifs politiques est une folie. Reste à espérer l’émergence d’un Talleyrand pour sauver la situation.
Patrice Buffotot
1 Carl von Clausewitz, De la Guerre, Chapitre 1 « Qu’est-ce que la guerre », § 24 : « la Guerre est une simple continuation de la politique par d’autres moyens ».