Sur la crise de la démocratie: diagnostics et ???

Deux ouvrages récemment parus nous invitent à réexaminer la situation de la démocratie en France. Dominique Schnapper, dans Les désillusions de la démocratie et Marcel Gauchet, dans Le nœud démocratique, nous livrent leurs analyses sur cette situation. On pouvait attendre beaucoup de ces ouvrages. L’analyse est mené en profondeur mais j’attendais, au-delà du diagnostic, des propositions témoignant d’une conviction assumée sur les remèdes à apporter à la crise que connait la société française et là.. je n’ai rien eu à lire. Cette attitude de la part de nos auteurs n’est pas fondamentalement surprenante, car ils sont enfermés dans une doxa qui ne leur permet pas d’énoncer des propositions fortes pour traiter le mal qu’ils constatent pourtant.

Leur diagnostic doit beaucoup à Alexis de Tocqueville. Ayant publié un Tocqueville en 1998 aux éditions Montchrestien, j’ai retrouvé avec plaisir les célèbres analyses de l’auteur normand sur l’individualisme, la tyrannie de la majorité, la volonté d’égaliser les conditions. Tocqueville avait déjà perçu que l’individualisme allait de pair avec la massification et le primat de l’État-Providence. Nos deux auteurs reprennent à leur compte ces observations. Marcel Gauchet met bien en valeur le fait que l’individu revendique des droits à faire tout ce qu’il veut, tout en demandant que cela soit reconnu comme juste par les autres. L’individu contemporain se pense comme titulaire de droits-créances (droits sur l’État) et nie qu’on puisse lui demander en retour de se considérer comme membre d’une communauté politique. L’individu attend tout de la société en prétendant pouvoir se passer d’elle. On comprend que dans ces conditions, la France soit entrée dans une crise profonde dont la crise politique n’est qu’un symptôme.

Ceci étant diagnostiqué, j’attendais une analyse des raisons pour lesquelles nous en étions là, et mon attente est déçue. Un auteur contemporain des deux autres, Pierre Manent, a apporté une contribution essentielle dans son livre La cité de l’homme (Fayard, 1994). Il nous invitait à retourner au texte d’Aristote Les politiques, dans lequel ce dernier nous invitait à comprendre ce qu’est la politeia.

La politeia est un régime politique et social qui inclut ce que nous appelons la constitution comme régime politique, mais également les mœurs, la manière de vivre, la volonté de rechercher la justice comme bien commun de la société.

Cela suppose pour aujourd’hui l’énonciation d’une anthropologie, c’est-à-dire d’une conception de ce qu’est l’homme et l’homme en société. Or, le primat du sociétal comme énoncé de « droits-créances » rend impossible toute politeia. Nous pouvons énumérer dans ce registre le mariage homosexuel, la PMA pour les femmes seules ou lesbiennes, l’avortement dans la Constitution, et bientôt l’euthanasie légalement instituée. Qui peut nier que la définition de ce qu’est l’humanité n’est pas atteint par ces lois ? Il s’agit bien d’une mutation anthropologique qui renvoie aux calendes grecques (c’est le cas de le dire!) la recherche du bien commun.

Sur ce diagnostic que je formule ici, on ne trouvera pas un mot chez Schnapper, et pas davantage chez Gauchet. La première avoue qu’elle est semi-relativiste (dans le numéro 121 de la revue Commentaire). Quant à Gauchet, il ne sort pas du modèle républicain de la Troisième République. On comprend que dans ces conditions nous deux auteurs soient incapables de mettre le doigt sur la plaie. Ici se vérifie la phrase attribuée à Bossuet : « Dieu se rit de ceux qui déplorent les conséquences dont ils chérissent les causes ». 

Jacques Rollet, théologien et politologue.

Lien vers l’émission « Répliques » d’Alain Finkielkraut avec Dominique Schnapper et Marcel Gauchet: Situation de la démocratie.

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