Devant le chaos politique auquel nous assistons, il est nécessaire de « prendre de la hauteur » selon la formule consacrée, mais qui s’applique parfaitement à la situation de la France.
Dans un entretien à La Croix, Jean-Louis Bourlanges tente de le faire en se référant à l’ouvrage de Renan : La réforme intellectuelle et morale. Pour ma part je pense que la référence la plus utile est l’ouvrage de Julien Benda : La trahison des clercs. Publié en 1927, il a été l’objet de nombreux débats restitués par le philosophe Pascal Engel dans son livre : Les lois de l’esprit (publié aux éditions Eliott en 2023).
Benda critiquait les intellectuels qui trahissaient, selon lui, la République en renonçant l’universalité des valeurs. Je me reconnais dans cette volonté de lutter contre le relativisme et l’ai exprimé en 2007 dans mon livre : La tentation relativiste ou la démocratie en danger (Desclée de Brouwer, 2007). Le relativisme consiste à déclarer qu’il n’y a pas de valeurs universelles, qu’en cette matière c’est la « guerre des dieux » pour parler comme Max Weber.
Jürgen Habermas a tenté de dépasser cette situation, en prônant un agir communicationnel qui postule que le meilleur argument finira par s’imposer dans le débat. Le problème se repose rapidement car rien ne garantit que la majorité dise le vrai. Nous sommes renvoyés à la nécessité de dégager des valeurs universelles qui s’imposent au nom de ce qu’est la dignité humaine qui, elle, ne se divise pas.
Cette dignité repose sur l’existence d’une nature humaine : l’homme est un être intelligent et volontaire existant en condition corporelle. Dire cela, c’est retrouver ce que fut la volonté du républicain Benda il y a presque cent ans… Or si l’on examine l’attitude des différentes forces politiques concernant le relativisme, nous voyons qu’en ce qui concerne les questions dites « de société » (mariage homosexuel, PMA pour les personnes seules ou lesbiennes, inscription de l’avortement dans la Constitution) les différences sont inexistantes. Les partis de Gauche sont favorables à ces mesures sans restriction – à l’exception notable de José Bové qui, au nom du respect de la nature, a pris ses distances avec la doxa relativiste en ce qui concerne la PMA. La macronie a promu ces mesures sans état d’âme et on se demande ou est passée la démocratie chrétienne censée être représentée au Modem. Chez les républicains du LR, on avalise ce relativisme en matière bioéthique de peur d’apparaître ringard, étant donné que le Comité consultatif d’éthique est favorable à ces mesures considérées comme des « conquêtes » de la liberté individuelle. Le Rassemblement national y est favorable dans son ensemble ; Il faut aller chez Reconquête pour trouver un refus de ces dites « avancées ».
Cet amer constat nous amène, par contraste, à suggérer le recours à deux données essentielles qui conditionnent la réussite de la vie politique comme la vie de la cité : la loi naturelle et le bien commun.
La loi naturelle découle de ce que nous avons dit de la nature humaine. Elle implique la reconnaissance de la différence entre l’homme et la femme au sein de la même humanité. La naissance d’enfants issus de ces couples renouvelle la société. De même l’avortement est bien l’élimination du fœtus qui est un être humain en devenir et non une chose ou un animal. Mettre l’avortement dans la Constitution n’est pas honorer la loi Veil qui a voulu dépénaliser l’avortement mais n’en a pas fait un droit contrairement à ce qui se dit en permanence.
Le bien commun, comme l’ont écrit aussi bien Thomas d’Aquin que Leo Strauss est la base de la vie en société politique. Il est celui de tous et de chacun. Cela signifie que les inégalités économiques n’ont de justification que si elles sont au bénéfice des plus défavorisée comme l’a théorisé John Rawls.
La loi naturelle comme le bien commun devraient guider les forces politique qui s’affrontent. On en est loin, et la plupart des intellectuels affichent un relativisme décomplexé. Il faut aller du côté de Pierre Manent, de Marcel Gauchet, de Chantal Delsol pour trouver les instruments nécessaires au retour de l’universalisme. La trahison des clercs a encore de beaux jours devant elle!
Jacques Rollet, théologien et politologue