La crise de recrutement des armées et les ambitions militaires de l’Europe

Alors que les responsables politiques européens parlent de souveraineté européenne, de réarmement de l’Europe, on apprend que les forces armées en Europe se heurtent à une crise de recrutement  risquant de provoquer, si le phénomène perdure, une réduction des capacités militaires des armées, ce qui rendrait les ambitions affichées par les gouvernements européens impossibles à réaliser.

Alors que les responsables politiques européens parlent de souveraineté européenne, de réarmement de l’Europe, on apprend que les forces armées en Europe se heurtent à une crise de recrutement risquant de provoquer, si le phénomène perdure, une réduction des capacités militaires des armées, ce qui rendrait les ambitions affichées par les gouvernements européens impossibles à réaliser.

Les Européens sont confrontés, après avoir professionnalisé leurs armées pour mener une politique d’intervention adoptée lors du sommet de l’OTAN les 7-8 novembre 1991 à Rome, à une guerre de haute intensité qui se déroule en Ukraine depuis février 2022. Les Européens qui pensaient la guerre éradiquée de leur univers ont été contraints d’adapter leur modèle d’armée au combat de haute intensité en le « durcissant ».  Ce processus nécessite de renforcer les effectifs pour obtenir un effet de masse. Or, c’est juste à ce moment là que les forces armées européennes connaissent une crise de recrutement, mettant en danger ce modèle d’armée en construction.

Crise du recrutement mais aussi de la fidélisation

Les armées des pays européens connaissent à des degrés divers une crise du recrutement. Celle-ci se caractérise d’abord par une baisse du nombre des candidats, ce qui se traduit mécaniquement par une réduction des effectifs prévus, et par une augmentation du nombre de départs des engagés avant la fin de leur contrat. Les armées n’arrivent plus à « fidéliser » leurs soldats.
Ainsi en 2022, la Bundeswehr connaît-elle une baisse de 9.600 soldats tandis que les démissions des engagés en cours de service, s’élèvent à 4.200 soldats. Dans l’armée britannique, sur trois engagés qui partent, une seule recrue arrive. En 2021, l’armée française comptabilisait 1,5 candidat pour un poste proposé contre 2,2 candidats en 2015, tandis que le taux de dénonciation des contrats pendant la période probatoire s’élève en moyenne à 30% à partir de 2020. 

Une baisse des effectifs des armées

Cette double crise provoque une baisse des effectifs des armées qui pour la première fois n’arrivent pas à pourvoir les postes dont elles disposent.

Le cas de l’Allemagne est le plus emblématique. On constate que non seulement les effectifs de la Bundeswehr ont été déjà réduits puisqu’ils sont passés de 236.000 soldats en 2010 à 203.000 soldats en 2022, soit une baisse de 33.000 soldats en 12 ans. À cela s’ajoute le fait que les effectifs réalisés ne sont que de 183.000 soldats, ce qui représente  une baisse totale de 50.000 soldats en 12 ans. La question est de savoir comment l’armée allemande pourra atteindre son objectif de 203.000 soldats en 2031.

Les effectifs de l’Army, l’armée de Terre britannique, passent de 85.800 soldats en 2022 à 82.000 en 2023, soit une baisse de 3.800 soldats.  Le ministre de la défense Grant Shapps assure que l’Army ne descendra pas en dessous de 73.000 soldats. Cette baisse des effectifs touche aussi la Navy, ce qui l’oblige à désarmer deux Frégates faute d’équipages, et la mise sous cocon de deux navires d’assaut amphibies, mettant en danger l’avenir des Royal Marines

Les armées françaises connaissent le même phénomène. Les effectifs de l’armée de Terre qui étaient de 115.000 soldats en 2021 passent à 113.600 en 2022 soit 1.420 postes non pourvus qui devraient passer en 2023 à plus de 2000 postes par rapport aux objectifs prévus. Pour  sauver la situation en 2024, il est demandé aux soldats en fin de contrat de repousser de quelques mois leur départ, le temps de recruter les effectifs nécessaires pour les remplacer. L’objectif de créer 6.000 postes pour 2030 dans les unités de combat dont 4.500 dans l’armée de Terre, sera difficile à tenir.

Crise conjoncturelle ou sociétale ?

Cette crise présente une dimension conjoncturelle, liée aux conséquences de l’épidémie du Codiv-19 qui a perturbé le processus de recrutement mais aussi provoqué une baisse de motivation qui s’est traduite par une réduction du nombre de candidat. Cependant, si cette crise persiste, nous serions alors confronté à un phénomène plus profond qui serait une crise sociétale plus difficile à résoudre. En effet les nouvelles générations rejettent les contraintes liées au métier militaire (vivre loin de sa famille pendant plusieurs semaines ou mois). À cela s’ajoute les rémunérations plus faibles que dans le privé, le déroulement des carrières plus lent face à une concurrence à la fois avec la fonction publique elle-même et surtout le secteur privé notamment pour les postes techniques comme l’informatique, le cyber, l’aéronautique, la logistique ou le nucléaire.

La tension provoquée par la chute de la natalité dans l’ensemble des pays européens  réduit le vivier des candidats potentiels. L’application des critères médicaux actuels provoque l’élimination des volontaires en surpoids ou ayant une vision déficiente. La solution utilisée consiste à assouplir les critères pour récupérer des candidats.

Enfin il paraît vraisemblable que les images meurtrières de la guerre  de haute intensité en Ukraine aient refroidi l’enthousiasme des jeunes. Ils étaient habitués jusque là aux images des interventions de maintien de la paix menées depuis 1991, où les risques encourus étaient plus faibles que dans une guerre de haute intensité.

Les solutions envisagées

Plusieurs solutions sont proposées pour faire face à ce manque de volontaires. L’Allemagne envisage par exemple le retour à une conscription sélective pour répondre aux besoins des armées. Il serait en effet impossible matériellement d’incorporer une classe d’âge complète trop nombreuse (700.000 jeunes pour l’Allemagne ou la France en 2020). L’Allemagne propose aussi de recruter des volontaires étrangers vivants sur son territoire. La France a choisi de mettre en place une Réserve opérationnelle forte de 80.000 soldats (dont 40.000 pour l’armée de Terre) qui devrait atteindre 105.000 réservistes en 2035, ce qui est un moyen d’obtenir un effet de masse à un moindre coût.

Toujours est-il que les  responsables politiques européens vont devoir trouver rapidement des solutions à cette crise de recrutement, car si celle-ci perdure, une baisse trop importante des effectifs compromettrait la cohérence du modèle d’armée ce qui obligerait les politiques à revoir leurs ambitions stratégiques à la baisse.

Patrice Buffotot

Directeur de l’Observatoire européen de sécurité
Chercheur en relations internationales et en politiques de défense
Ancien auditeur de l’IHEDN


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