Les leçons des élections municipales de 2020 

Les principales caractéristiques des élections municipales de 2020 sont une abstention historique, et une percée de maires « écologistes », essentiellement dans les grandes métropoles. Ces élections ne font que confirmer l’évolution de la société française constatée par Jérôme Fourquet dans sa récente étude L’Archipel français1 . Le sous-titre Naissance d’une nation multiple et divisée montre bien la fracture de plus en plus inéluctable de la société française entre les grandes métropoles urbaines et le reste du territoire.

1. Une abstention record dangereuse pour la démocratie

L’abstention massive constatée lors de ces élections municipales est sans conteste un phénomène dangereux – si jamais il persistait – pour l’avenir de la démocratie.

La moyenne du taux de participation au second tour des municipales du 28 juin 2020 a été de 41,6%. Cela veut dire que 4 électeurs sur 10 se sont déplacés pour aller voter. On assiste bien à un record de l’abstention puisqu’il atteint le taux de 58,4 % alors qu’il était de 37,8% en 2014 (soit une hausse de plus de 20 points) et 34,8% en 2008 (soit un écart de 23,6 points). L’abstention a surtout atteint des records dans les grandes villes notamment à Paris avec 64,30%, ce qui représente 822.332 électeurs (ou 2 électeurs sur 3). Les votants ne sont que 476.841 soit 36,70%. Si l’on prend les suffrages exprimés, on tombe à 35,68%. Rappelons que le taux d’abstention avait été de 43,73% au 1er tour des municipales de 2014 et de 41,62% au second tour. L’abstention a augmenté de 35,67% de 2014 à 2020. Il en est de même dans les grandes métropoles où le taux d’abstention est de 61,67% à Bordeaux, de 62,24% à Lyon, de 63,34% à Strasbourg pour atteindre 64,17% à Grenoble.

On peut se poser la question de la légitimité des maires élus avec un si faible nombre de voix. Pour ces grandes métropoles (hors Paris et Lyon), les candidats sont élus au second tour, avec un taux de voix très faible par rapport au nombre des inscrits qui va de 13,71% des inscrits pour Poitiers, 15,03% à Strasbourg, 15,54% à Annecy, 16,70% à Besançon, 17,51% à Bordeaux, et 18,18% à Tours et 18,67% à Grenoble. Ils sont élus par moins d’un électeur sur quatre !

Cette abstention peut s’expliquer par l’épidémie qui aurait dissuadé des électeurs de se déplacer. Elle s’explique aussi par une distorsion de l’offre politique qui ne correspond plus aux aspirations des électeurs. Aucune liste ne correspondant aux vœux des électeurs, ces derniers ont décidé de rester chez eux. Selon Ipsos, l’abstention est particulièrement élevée chez les ouvriers (70%) et les employés (65%) ce qui ne fait que confirmer le clivage de la société française dont une partie se retire du jeu démocratique. On assiste bien à une crise de la représentation politique. La conséquence c’est qu’une grande partie de ces maires sont élus par des minorités d’activistes et gouverneront en faveur d’intérêts particuliers.

2. Un vote écologiste dans les grandes métropoles

Contrairement aux médias qui ont insisté sur une grande victoire des écologistes, en réalité on n’assiste pas à une vague d’élus Verts pour la France. En effet sur les 41 villes de plus de 100.000 habitants, on compte 16 élus de gauche, 15 de droite, 7 Verts, 2 En Marche et 1 du RN (Perpignan). Mais pour les villes moyennes (50.000 à 100.000), c’est la droite qui l’emporte avec 51 élus suivie par la gauche avec 28 élus et seulement 2 élus Verts et 2 élus République En Marche.

On constate une percée des écologistes dans les grandes métropoles  car ils ont réussi à constituer des alliances avec les différentes formations de gauche, qui vont des Insoumis aux socialistes, aux communistes et aux différentes formations écologistes. Les alliances vont des « écolos-bobos » aux « écolos-gauchos ». Cette tactique a donné des résultats  à Paris (Hidalgo), à Lyon, (Bruno Bernard), à Bordeaux (Pierre Humic), à Strasbourg, (Jeanne Barseghian), à Grenoble (Eric Piolle, maire sortant, réélu), à Besançon (Anne Vignot), à Annecy (François Astorg), à Poitiers (Léonore Moncond’huy) et à Tours (Emmanuel Denis). Enfin à Marseille, après des tractations complexes, c’est finalement une élue verte Michèle Rubirola qui est élue. En revanche Martine Aubry qui a conservé la mairie de Lille, l’a emporté pour son quatrième mandat avec seulement 227 voix d’avance sur son adversaire Stéphane Baly (Vert). Elle est élue par 12,36% des inscrits, avec un taux d’abstention de 68,27%. Un faible écart qui a incité l’ex-candidate LREM Violette Spillebout à déposer un recours.

3. Une recomposition politique

Le parti socialiste s’est effondré en 2017 et les élus socialistes ont été obligés de se « réinventer », comme disent les médias. Une partie s’est ralliée en 2017 à Macron et a participé à la création de son parti « En marche ». Une autre partie s’est « reconvertie » par opportunisme dans l’écologie qui avait le vent en poupe dans l’électorat des grandes villes. De nombreux candidats et d’élus « Verts », sont d’anciens socialistes reconvertis ou bien qui ont reçu le soutient des Verts. Enfin les candidats des formations écologistes ont réussi à constituer un nouveau bloc de gauche dont ils sont le pivot. Le soutien des candidats de gauche aux candidats écologistes a fait perdre les mairies aux candidats de droite. Ce brusque rapprochement des anciens socialistes avec l’écologie donne des idées à Anne Hidalgo, qui a proposé de constituer un projet de fédération unissant les alliances constituées à l’occasion des municipales en vue de constituer une machine électorale pour les prochaines élections régionales et départementales. Macron a immédiatement compris que Hidalgo en fédérant ces socialo-écologistes, préparait sa candidature aux prochaines présidentielles de 2022.

Les élections municipales sont un échec pour le nouveau parti la République En marche qui n’arrive pas à s’implanter dans la vie municipale. Quant à la droite, elle se maintient dans les villes moyennes mais elle disparaît des grandes métropoles ce qui devrait l’inciter à mener une réflexion sur sa stratégie politique et la perte d’une partie de son électorat. Enfin la seule ville conquise par le Rassemblement national est la ville de Perpignan, encore faut-il préciser que le candidat Louis Alliot, ne se présentait pas sous l’étiquette de RN.

4- Comment expliquer le vote écologiste ?

Le vote écologiste de juin 2020 est le vote de citoyens urbanisés (gauchos/bobos) des grandes métropoles. Ce vote est composé d’électeurs sensibles aux thèmes écologistes mais aussi des projets sociétaux (société multiculturelle, féminisme, racialisme, immigration). Le vote écologiste est une idéologie composite, véritable Gloubi-boulga qui va d’un « populisme soft », exprimant une distinction sociale, à une véritable religion avec ses grands prêtres, ses fidèles et ses dogmes, à une société relativiste exacerbée où tout est désormais possible. C’est d’ailleurs sa faiblesse, et une source potentielle de divisions pour l’avenir, cette mouvance a prouvé son instabilité institutionnelle et la volatilité de son électorat.

L’exemple de Paris est emblématique à cet égard. Il n’existe aucun projet structuré et cohérent de développement économique et urbanistique sur le long terme. La politique des écologistes à la tête des mairies conduit partout à la destruction rapide des centres villes et à une paupérisation de la population.

5. Les leçons pour les prochaines élections.

Ces élections ont montré la capacité des écologistes à constituer une coalition de gauche dont ils sont le pivot. Ils vont chercher à la pérenniser en vue des élections régionales puis des présidentielles. La question est de savoir si cette coalition hétérogène résistera au temps et aux ambitions personnelles. D’autant plus que le président Macron va chercher à attirer une partie de l’électorat Vert en développant un programme écologique. La Convention citoyenne pour le climat en est la première pierre.

Les forces politiques devront aller chercher des voix dans cette armée de réserve constituée par les abstentionnistes qui peuvent changer la donne s’ils se rendent aux urnes. Mais pour cela elles devront avoir la capacité de les mobiliser avec un projet politique correspondant à leurs préoccupations.

Le président Macron, en nommant Jean Castex comme premier ministre, cherche à occuper le centre droit (ceux qui se réclament du gaullisme de gauche, les séguinistes comme Jean Castex, Valéry Pécresse ou Xavier Bertrand) et ainsi repousser le parti républicain vers la droite, le diviser et ainsi réduire le score de son futur candidat.

Quant à Marine le Pen , elle jouera son rôle traditionnel consistant à affaiblir le candidat de droite en lui prenant des voix et à servir de repoussoir au second tour.

Mais de nombreuses incertitudes demeurent. D’ici avril 2022 la crise économique et financière peut s’aggraver, le chômage devenir incontrôlable. Des évènements extérieurs peuvent surgir à tout moment. Les préoccupations des électeurs peuvent radicalement changer. Il ne sera peut être plus question pour les électeurs de sauver la planète en roulant avec une voiture électrique s’ils se retrouvent au chômage et dans la pauvreté.

Quel homme politique sera capable de relever le défi de la situation dans laquelle se trouve le pays et de proposer aux électeurs une véritable reconstruction de la France ? La tâche est immense  et les chantiers sont nombreux : l’éducation, la justice, la sécurité, la santé, la recherche, les transports et surtout la reconstitution du tissu industriel pour éviter que la France ne devienne un pays sous-développé. Cet homme sera alors capable d’inciter les abstentionnistes à revenir dans le jeu électoral et à voter.

La situation actuelle présente des similitudes avec celle décrite par Alexis de Tocqueville dans son ouvrage L’ancien Régime et la Révolution : « La France étant l’un des pays de l’Europe où toute vie politique était depuis longtemps et plus complètement éteinte, où les particuliers avaient le mieux perdu l’usage des affaires, l’habitude de lire dans les faits, l’expérience des mouvements populaires et presque la notion du peuple, il est facile d’imaginer comment tous les Français ont pu tomber à la fois dans une révolution terrible sans la voir, les plus menacés par elle marchant les premiers, et se chargeant d’ouvrir et d’élargir le chemin qui y conduisait » (Livre III, Ch. VIII). Il serait temps de méditer cette analyse.

Patrice Buffotot

1 Jérôme Fourquet. L’archipel français. Naissance d’une nation multiple et divisée. Paris, éditions Seuil, mars 2019. 383 p.

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