Vers un nomadisme politique ?

Les élections présidentielles de mai 2017 ont provoqué un véritable séisme politique, amplifié par les résultats des élections européennes de mai 2019. Il ne s’agit donc pas d’un phénomène conjoncturel et spécifiquement français mais beaucoup plus profond et qui touche l’ensemble des pays européens.

1- L’effondrement des partis politiques traditionnels

L’effondrement électoral des grands partis a touché aussi bien la droite que la gauche. On assiste alors à l’éclosion de nouvelles forces politiques souvent éphémères, créant une instabilité dangereuse pour la démocratie.

À Gauche on assiste à la disparition du Parti Communiste et du Parti Socialiste. La chute du PCF est impressionnante. Le candidat communiste Georges Marchais, aux premières élections européennes de 1979, rassemblait 4,153 millions de voix (20,52 % des suffrages exprimés). Mais quarante ans plus tard, la liste du PCF obtient 2,49% des SE soit 564.000 voix. Il en est de même pour les socialistes qui chutent de 2,6 millions de voix (13,98% des SE) aux européennes de 2014 à 1,4 millions de voix (6,19% des SE) en mai 2019.

À droite, il en est de même pour la démocratie chrétienne et le parti gaulliste.

La démocratie chrétienne, faute de pouvoir présenter des candidats crédibles aux élections présidentielles, s’est marginalisée. À cela s’est ajouté la déchristianisation de la société française. Elle a alors éclaté en de multiples petits partis qui passent des alliances pour survivre. Ainsi l’UDF s’est alliée en 2002 au RPR pour former le nouveau parti UMP qui devient Les Républicains en 2015. En quatre ans, ce grand parti de droite a subi un véritable séisme. La liste UMP aux européennes de 2014 avait obtenu 3,9 millions de voix (20,8% des SE) alors que la liste Les Républicains en 2019 ne rassemble que 1,9 millions de voix (8,48% des SE) soit une perte de 2 millions d’électeurs.

2- L’émergence de nouvelles forces politiques

Face à l’effondrement des grandes familles politiques historiques, on assiste à l’éclosion de nouvelles forces politiques. C’est le cas à l’extrême gauche avec le mouvement des Insoumis de Jean-Luc Mélenchon. C’est aussi la brusque renaissance des Verts aux dernières élections européennes, qui obtiennent 13,47% des SE (3 millions de voix). La mouvance écologiste et l’extrême gauche comme les Insoumis sont des forces politiques instables qui peuvent disparaître brusquement de la scène politique.

Le véritable tour de « magie » est la victoire d’Emmanuel Macron aux présidentielles de 2017 avec la création ex nihilo de la « Start- up », La République en marche, qui lui a apporté une majorité à l’Assemblée nationale. Cette nouvelle force politique (deux ans d’existence à peine) possède un pouvoir d’attraction tel qu’elle attire aussi bien les hommes politiques de gauche que de droite. Cette nouvelle force représente les « gagnants » de la globalisation.

Le Front national se transforme en mouvement en 2018 en prenant le nom de Rassemblement national qui devient la principale force d’opposition. La liste du Front national passe de 4,7 millions de voix (24,86% des SE) aux européennes de 2014 à 5,28 millions de voix (23,31% des SE) aux européennes de 2019, ce qui représente un gain de 569.000 voix, faisant arriver la liste Rassemblement national en tête.

3- L’apparition d’une nouvelle idéologie

L’effondrement électoral des forces politiques classiques s’est accompagné d’une obsolescence de leur idéologie. Ces partis se sont alors trouvés dans l’incapacité de penser l’évolution du monde, notamment la « globalisation » et d’apporter des solutions. Enfin plus rien ne les distingue entre eux ce qui provoque une confusion chez les électeurs. Ces doctrines obsolètes (socialisme, démocratie chrétienne, droite classique) ont été remplacées par une nouvelle, générée par la globalisation : le « progressisme ».

Il fallait proposer une idéologie alternative pour attirer les électeurs. L’idéologie « progressiste » s’appuie sur le mythe d’un futur radieux idéalisé, où tout devient possible avec la « maximisation des possibles »1. Elle mélange allègrement le relativisme, l’universalisme, le multiculturalisme, la foi dans le progrès technologique qui résoudra tous nos problèmes. Il faut mettre en garde ceux qui méconnaissent l’histoire que les idéologies qui se sont réclamées de ce type d’utopie, ont été à l’origine de cruelles désillusions.

4- Comment expliquer ce phénomène ?

La globalisation divise la population en deux groupes : une élite transnationale composée des « Anywheres », les tenants du cosmopolitisme, des nomades, dont le terrain de jeu est devenu mondial. Ce sont les winners. Face à eux, la masse des sédentaires, qui vivent et travaillent dans un lieu géographique fixe. Ce sont les gens de « quelque part », appelés les « Somewheres », les perdants (loosers) de la globalisation et qui revendiquent leur identité.

Ce nouveau clivage sociétal a provoqué une recomposition de la scène politique en Europe qui s’est traduite par un effondrement des grands partis traditionnels, conséquence directe du remplacement du traditionnel clivage politique droite/gauche par celui des gagnants/perdants de la globalisation (anywheres/somewheres) ou cosmopolites/identitaires.2

Face à ce nouveau clivage et à l’évolution rapide de nos sociétés, est-il encore possible d’utiliser les mêmes outils d’analyse à notre disposition pour comprendre l’évolution de la scène politique des pays européens ? Sont-ils encore pertinents ?

Prenons un exemple de la vie politique française. Le modèle des trois droites (droite légitimiste, droite orléaniste, droite bonapartiste) développé par René Rémond au début des années cinquante,3 peut-il encore expliquer la désintégration actuelle de la droite et les recompositions en cours ? Enfin, les partis politiques ne sont-ils pas devenus obsolètes ?

5 –Vers un nomadisme politique ?

En effet la conséquence de ce « chamboulement » est l’apparition de mouvements politiques qui refusent de prendre la forme classique de partis. Mais ces mouvements ont pour caractéristique principale de présenter une forte instabilité dans leur fonctionnement et dans leur idéologie. Les clivages entre eux sont flous, et on assiste à la naissance d’un véritable « nomadisme » non seulement des politiques qui passent d’une formation à l’autre, mais aussi des électeurs dont le vote devient de plus en plus erratique face à cette offre politique mouvante et provoque une forte augmentation de l’abstention. Ce nomadisme politique correspond bien aux mœurs des « nomades » de la globalisation. Ce nomadisme électoral développe une instabilité permanente dangereuse pour les institutions mais dont les conséquences pourraient être graves en cas de crise politique intense.

À cela s’ajoute une crise de civilisation générée par la globalisation qui touche en priorité les « sédentaires ». Cette population cherche en vain un relais politique pour apporter des réponses à son exclusion de la société et ne voit pas de solution à sa situation. Les politiques devraient se souvenir que, dans l’histoire, les peuples peuvent se rebeller contre un système politico-économique qui les transforme en esclaves.

Patrice Buffotot

 

1 Ismaël Emelien et David Amiel ont cherché à théoriser le « progressisme » dans : Le progrès ne tombe pas du ciel, Paris, éditions Fayard, mars 2019, 176 p.

2 Voir de Pierre Martin, Crise mondiale et systèmes partisans, Sciences Po. Les presses, 2018.325 p. Notamment sa définition de l’élite mondialisatrice et des nouveaux clivages pp 176-191.

3 René Rémond, La Droite en France de 1815 à nos jours : continuité et diversité d’une tradition politique, 1ère édition, 1954.

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