A propos de Gérald Bronner et Étienne Gehin : Le danger sociologique

Cet ouvrage publié aux Presses Universitaires de France (243 pages) fait partie de ces travaux de sociologues et politologues qui n’acceptent pas le relativisme culturel, prôné par des gens qui sont en fait des militants se réclamant pour la plupart de Pierre Bourdieu. L’apport essentiel de l’ouvrage réside dans la mise au point sur ce que doit être le travail sociologique et dans la dénonciation d’une idéologie qui voudrait se faire passer pour scientifique tout en récusant la neutralité axiologique.

Premier constat des auteurs : la sociologie en France est en mauvais état, car elle est sous l’influence des disciples de Bourdieu qui sont très présents dans les sections : sociologie et science politique du Conseil national des universités (C.N.U.). Le CNU a, entre autres, pour fonction d’habiliter ou non un candidat aux fonctions de Maître de conférence. Celui qui n’est pas habilité ne pourra pas présenter sa candidature sur un poste d’université. On comprend donc le rôle essentiel de la cooptation pour rendre une école sociologique prédominante dans l’université. Il se trouve que les « bourdieusiens » ont les faveurs des média (France-Culture, France Inter, etc ). Le résultat est que la sociologie en France est de plus en plus déconsidérée car elle se confond avec l’action militante en faveur de l’Extrême-Gauche. Nous aurons l’occasion d’y revenir mais il faut d’abord s’intéresser à l’ancêtre: Émile Durkheim car Bourdieu ne fait que l’actualiser en y ajoutant le relativisme.

Durkheim, dans « Les règles de la méthode sociologique » a théorisé la démarche qui selon lui, est la seule à être scientifique. On peut la résumer par la phrase : « Il faut traiter les faits sociaux comme des choses ». En clair, il faut appréhender la société et l’homme en société comme un objet à analyser selon les méthodes des sciences exactes. La démarche peut avoir son utilité quand l’analyse statistique révèle des tendances ignorées habituellement. C’est ainsi que le vote ouvrier était dans les années 70 un vote de Gauche quand l’ouvrier était athée mais devenait un vote du Centre ou de Droite quand l’ouvrier était catholique pratiquant. La religion apparaissait comme le facteur le plus déterminant du vote en France. Mais il restait un problème à élucider, qui ne pouvait l’être que par l’entretien non-directif, c’est à dire par un méthode qualitative. J’explicite par ces considérations personnelles de politiste ce que veulent signifier les auteurs.

Cela nous conduit tout naturellement à l’apport de Max Weber, qui par l’explication compréhensive assigne à la sociologie sa tâche essentielle. Il s’agit de comprendre les raisons pour lesquelles un acteur fait ce qu’il fait. On ne traite plus alors les faits sociaux comme des choses mais comme des faits humains qui obéissent à des intentions. L’individu n’est plus considéré comme déterminé de l’extérieur mais comme responsable de ses actes. Alexis de Tocqueville a remarquablement illustré cette démarche dans De la démocratie en Amérique et dans L’Ancien régime et la Révolution.

Pour terminer cette réflexion, menée à propos de cet ouvrage, signalons deux interrogations. Les auteurs prônent dans un souci de scientificité, la « neutralité axiologique » chère à Max Weber. Personnellement je pense qu’elle peut se comprendre si on entend par-là qu’un professeur ne doit pas profiter de sa position d’enseignant en cours magistral pour imposer son idéologie. Mais si on pense qu’on peut être neutre en analysant, par exemple, le phénomène totalitaire, alors on se trompe et on favorise le relativisme dans lequel Weber est tombé quand il a déclaré qu’on ne pouvait pas trancher entre des valeurs opposées. Il faut relire à cet égard l’admirable préface de Raymond Aron à l’ouvrage de Weber « Le savant et le politique ». Aron est en accord sur ce point avec Leo Strauss qui dénonce le relativisme de Weber.

Deuxième remarque : il n’est pas nécessaire de faire appel aux sciences cognitives pour justifier l’idée qu’il existe une nature humaine. La philosophie et le sens commun prôné par Hannah Arendt et Leo Strauss (ainsi que par George Orwell et sa fameuse « Common decency ») y suffisent largement .

Jacques Rollet

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