La situation de la science politique en France (1/3): les écoles et les contenus.

[Cet article a été publié pour la première fois en 2012].

Traiter de la situation de la science politique en France implique en soi une description de la discipline tant dans la répartition des forces universitaires que dans la présentation des contenus. Il nous semble plus important de nous attacher au deuxième point. Après ce tableau de la discipline, nous tenterons d’évoquer les enjeux qui conditionnent la possibilité de son renouveau.

I : Tableau de la discipline

1° Les écoles

Nous n’abordons ce problème que parce qu’un courant se réclamant de la pensée de Pierre Bourdieu a entrepris de mettre la science politique française en coupe réglée. Ayant investi le C.N.U. (Conseil national des universités, 4ème section) qui a pour tâche de « qualifier » les titulaires d’une thèse afin qu’ils puissent obtenir un poste de Maître de conférences, ses membres opèrent en votant tous de la même manière (le candidat à la qualification doit obtenir 13 voix sur 24 ; il suffit de s’abstenir pour s’opposer à la qualification sans apparaître comme opposant…).

On peut considérer ainsi que plusieurs départements de science politique sont ainsi tombés aux mains des disciples de Bourdieu. C’est le cas de Paris I, de façon massive (quasi exclusivité), de Lille, de Strasbourg, d’Amiens, de l’I.E.P. de Rennes (pour la partie science politique) ; quand un département est ainsi conquis, les recrutements se font évidemment à sens unique (que nul n’entre ici s’il n’est bourdieusien!).

On peut consulter à ce sujet les pages de Jean Baudouin dans son livre, Pierre Bourdieu, pp. 74 à 81 (1). Face à cette conquête voulue comme telle, les autres enseignants-chercheurs qu’on peut nommer «les pluralistes», sont quelque peu désarmés car ceux-ci ne cherchent pas, à cause de leur pluralisme précisément, à conquérir la discipline de façon militaire. On les trouve dans les facultés de droit, dans les I.E.P. (Institut d’Études politiques) de Paris, Aix, Grenoble, Toulouse. À terme, on peut assister à la disparition de la science politique par la monopolisation des postes au profit d’une école qui réduit la discipline à l’application d’un kit dominants- dominés et nie le politique comme tel.

2° Les contenus

La caractéristique principale des « bourdieusiens » réside dans le fait qu’ils réduisent la science politique à la sociologie. La théorie politique est méprisée, la philosophie politique rejetée. À titre d’illustration, le Nouveau manuel de science politique dirigé par Bernard Lacroix et Anthony Cohen (2) ne comporte aucun chapitre de théorie politique, ni de philosophie politique. Et je peux ajouter un témoignage personnel : ayant été pendant 8 ans membre du C.N.U. (section 4 : Science politique), de 1999 à 2007, j’ai entendu un membre de ladite école me déclarer que Carl Schmitt ne relevait pas de la science politique.

J’ajoute qu’une thèse sur « Les files d’attente à la Poste » a été déclarée par tous les membres de cette école comme une  « excellente thèse de science politique » ! Il s’agit pour la démarche inspirée par Bourdieu, de traquer partout l’habitus de la domination qui fait que certains sont nécessairement dominants et que d’autre sont inéluctablement dominés. Le paradoxe est que cette école qui prend parti pour les dominés, les condamne théoriquement à le rester à jamais ! C’est ce qu’exprime remarquablement Jacques Rancière dans Le philosophe et ses pauvres (3) : contrairement à Bourdieu, il pense que la classe ouvrière a en elle les ressources pour se révolter. Bourdieu reproduit en fait le schéma léniniste.

Pour l’auteur de Que faire?, la classe ouvrière laissée à elle-même, est spontanément réformiste. Il faut donc qu’une classe de révolutionnaires professionnels lui apporte de l’extérieur un savoir sur la révolution qu’elle n’a pas. Cette approche, d’un déterminisme absolu, ruine toute possibilité de faire de la science politique, science qui étudie des volontés en action.

On peut également déplorer la quasi-disparition de l’étude universitaire des relations internationales. On voit fleurir des instituts divers dirigés par des gens qui s’instituent experts ou spécialistes. Le modèle du genre est illustré par Pascal Boniface qui parle de tout dans l’émission C’est dans l’air. Il faut noter que cette émission plus proche du « talk-show » où se retrouvent en permanence, en plus de Boniface, des intervenants tels que Christophe Barbier, Dominique Reynié ou Roland Cayrol, tend à caricaturer la réflexion politologique. La place qu’y tiennent les sondeurs de l’Ifop et d’Ipsos ne fait qu’aggraver la situation. L’intention d’Yves Calvi est bonne mais appellerait une diversification des intervenants, et la consécration des émissions de type politique à des questions de fond. De même les sujets religieux ne bénéficient jamais de la présence du moindre théologien sur le plateau. Les spécialistes présentés, dont Frédéric Lenoir et Odon Vallet n’ont le plus souvent aucun diplôme de théologie chrétienne.

Par ailleurs, une sous-discipline est en plein développement depuis une vingtaine d’années : il s’agit de l’étude des Politiques publiques, qui doit beaucoup à Pierre Muller et à son petit texte Les politiques publiques, publié dans la collection « Que-sais-je ? » pour la première fois en 1990. Les concepts de référentiel, médiateur, mise sur agenda, etc.. lui doivent beaucoup (pour le référentiel, il faut mentionner également Bruno Jobert).

Malgré l’adversité de l’école bourdieusienne, la théorie politique tente de se frayer un chemin : nous pensons aux travaux de Jean Leca (4), de Marc Sadoun et Jean-Marie Donégani (5), de Jacques Rollet (6). La démocratie est dans ce cas l’objet principal de l’investigation au terme de laquelle il apparaît qu’elle ne peut être définie seulement par la volonté du peuple. Elle est substantiellement État de droit.

La philosophie politique doit beaucoup, dans son renouveau, à Philippe Raynaud (7) qui a dirigé la publication du Dictionnaire de philosophie politique, et à Pierre Bouretz pour ses différents travaux dont sa thèse sur Max Weber, Les promesses du monde (8). Nous allons y revenir.

Notons pour terminer cette première partie, le développement récent des études sur cet auteur sulfureux qu’est Carl Schmitt. Parmi les différents auteurs, on peut relever les noms de J.-F.Kervégan (9), Olivier Baud (10), Bernard Bourdin (11). Mon dernier livre consacre un chapitre à Schmitt (12).

Jacques Rollet

(1) J. Baudouin, Pierre Bourdieu, Paris, Cerf, 2012.

(2) J.-Y. Dormagen, Initiation à la sociologie politique, Bruxelles, de Boeck, 2009.

(3) J. Rancière, Le philosophe et ses pauvres, Paris, Fayard, 1983.

(4) J. Leca, La théorie politique, in : M. Grawitz et J. Leca, Traité de science politique, Paris, PUF, 1985

(5) J.-M. Donégani, M. Sadoun, Qu’est-ce que la politique ?, Paris, Gallimard, 2007.

(6) Retrouvez ici ma bibliographie complète.

(7) P. Raynaud, S. Rials, Dictionnaire de philosophie politique, Paris, PUF, 1996.

(8) P. Bouretz, Les promesses du monde, Paris, Gallimard, 1996;
et P. Bouretz, La démocratie française au risque du monde, in M. Sadoun, La démocratie en France, tome I Paris :Gallimard, 2000.

(9) J.-F. Kervégan, Que faire de Carl Schmitt ? Paris, Gallimard, 2011.

(10) O. Beaud, Préface à La théorie de la constitution de Carl Schmitt, Paris : PUF, 2008.

(11) C. Schmitt, La visibilité de l’Eglise, Paris, Cerf, 2012. Préface De B. Bourdin.

(12) J. Rollet, Le libéralisme et ses ennemis, Op. cit., ch 2.

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