L’apport de l’étude du totalitarisme à la science politique (1/4): les contributions de Aron, Arendt et Lefort

Le titre de ce chapitre peut déconcerter : on déclare généralement le contraire en pensant que la science politique est la discipline qui nous instruit sur le phénomène totalitaire. Ce n’est pas faux, mais il faut pour cela se référer au passé. Dans la science politique française, les travaux sur le sujet sont rares et un manuel donné comme référence (1) n’y consacre pas une seule page sur 516 ! Nous pensons que l’étude approfondie du phénomène totalitaire dans sa version nazie et sa version stalinienne  peut nous apprendre beaucoup de choses sur la vie politique et constituer une entrée majeure en science politique sur des sujets tels que : le pouvoir politique et la souveraineté, le poids de l’opinion, le rôle du citoyen ordinaire, le racisme, l’idéologie, le mal. Cela induit une articulation assumée entre la science politique et la philosophie politique, articulation qui constitue ce qu’on appelle la théorie politique. Nous allons procéder en deux temps : nous présenterons d’abord les résultats des travaux les plus importants consacrés au totalitarisme en y incluant les controverses des années 80 et 90 sur le phénomène nazi (Goldhagen, querelle des historiens…). Puis, dans une deuxième partie, nous présenterons ces apports sur les sujets évoqués ci-dessus.

I. L’apport des travaux

De nombreux ouvrages et articles ont été consacrés au phénomène totalitaire depuis le début des années 50. Nous allons faire état des principaux dans un premier temps. Les controverses liées au nazisme nous permettront d’aller au cœur du problème et de percevoir que la science et la philosophie politiques sont entremêlées dans ce cas, d’où son importance pour la nature de la science politique.

Les travaux classiques

Nous en retenons trois pour notre présentation : ceux de Raymond Aron, Hannah Arendt et Claude Lefort. Ils constituent une palette qui permet d’avoir une vue d’ensemble donnant à l’objet « totalitarisme » une configuration repérable.

Raymond Aron, dans son cours de Sorbonne : « Démocratie et totalitarisme » (2) reprenant pour l’essentiel les critères énoncés par Friedrich et Brzezinski (3), déclare que cinq critères permettent d’isoler le phénomène totalitaire :

1) Le phénomène totalitaire intervient dans un régime qui accorde à un parti le monopole de l’activité politique. Dans le cadre léniniste, ce monopole est justifié par l’affirmation de la volonté prolétarienne comme seul, vraie. La seconde justification est celle du but historique : créer une société nouvelle.

2) Ce parti monopolistique est armé d’une idéologie à laquelle il confère une autorité absolue et qui par conséquent, devient la vérité officielle de l’État.

3) L’État pour répandre cette vérité, se réserve un double monopole : celui des moyens de force et celui des moyens de coercition.

4) La plupart des activités économiques et professionnelles sont soumises à l’État et deviennent une partie de cet État. Ces activités sont colorées par la vérité officielle.

5) Toute faute commise au plan économique ou professionnel est une faute idéologique. Il y a donc deux principes d’un tel régime : la foi et la peur, la foi pour les militants, la peur pour les opposants.

Aron met de plus, en valeur, les différences de nature entre le nazisme et le communisme soviétique : la base sociale du régime est prolétarienne en URSS et petite-bourgeoise en Allemagne. Il y a dans le projet communiste un rationalisme d’inspiration universaliste opposé à l’irrationalisme nazi. Notons que sur ce point Aron modifiera son analyse plus tard (voir l’ouvrage : « Les dernières années du siècle », Julliard, 1984), en réalisant que l’URSS avait été aussi meurtrière que le nazisme, rejoignant en cela l’analyse d’Alain Besançon dans son ouvrage « Présent soviétique et passé russe » (Le Livre de poche, 1980).

Hannah Arendt, désormais célèbre en France après avoir été longtemps ignorée, nous a livré une étude du totalitarisme dans « Le système totalitaire » (4) qui est complétée par un ouvrage publié ultérieurement : « La nature du totalitarisme » (5). Elle aborde dans ce dernier ouvrage la question de l’épistémologie que nous reprendrons plus loin. Elle recommande de partir du sens commun, en s’attachant à ce que les acteurs disent de ce qu’ils font ou veulent faire. Ainsi quand Hitler dit qu’il veut exterminer les Juifs, il faut ou plutôt il aurait fallu le prendre au sérieux ! La compréhension que les acteurs ont d’eux-mêmes est à respecter ; c’est la base même de la sociologie compréhensive de Weber.

Il faut donc s’interroger sur la nature du totalitarisme et le principe qui le fait agir.

Le totalitarisme est nouveau: c’est un phénomène qui s’inscrit dans la ligne des mouvements révolutionnaires ; il détruit toutes les traditions. C’est pourquoi il serait erroné de l’interpréter comme une simple suite de la tyrannie. Cette dernière est un régime dans lequel un pouvoir incarné par un seul homme abolit les lois en vigueur et règne par la peur. Le système totalitaire possède ces mêmes caractéristiques mais va plus loin : Il prétend obéir aux lois de la nature dans le cas du nazisme (lois de la race), aux lois de l’histoire dans la cas du léninisme stalinien. Tout doit être sacrifié à ces lois.

Son essence est la terreur car il veut changer radicalement le réel. Son principe est l’idéologie, que Arendt définit excellemment comme « la logique d’une idée ».
Le totalitarisme a comme principe de pousser sa logique jusqu’au bout. C’est pourquoi il ne traduit pas ses lois en normes du bien ou du mal pour les comportements individuels comme peut le faire une philosophie morale. La politique totalitaire veut transformer l’espèce humaine en un vecteur actif et positif, en brisant tout consensus portant sur le droit. Il n’a pas d’autre droit que celui de la logique de la race ou de la classe. Elle promet la justice sur la terre parce qu’elle prétend faire du genre humain, l’incarnation de la loi. Toutes les lois deviennent lois du mouvement, celles de la nature ou de l’histoire. Arendt fait remarquer que cette interprétation de la loi n’est pas sans lien avec les travaux de Darwin et de Marx. Pour ces auteurs la loi est bien l’expression du mouvement. La terreur est l’expression de ce mouvement car elle remplace les lois positives ; elle est donc l’essence de ce type de domination. On est donc coupable quand on s’oppose au mouvement, les parties devant être sacrifiées au tout.

Au contraire, dans les régimes constitutionnels, les lois positives ont pour but de dresser des barrières et d’aménager la communication entre les hommes. Le totalitarisme détruit tout cela pour créer de l’un à partir du multiple.

Claude Lefort est le troisième auteur qu’on peut considérer comme classique sur ce sujet. Son ouvrage « L’invention démocratique » (6) nous présente la logique totalitaire comme opposée aux principes de la démocratie qui sont, selon lui, au nombre de trois.
Le premier, qui est également le plus évident, énonce que le pouvoir politique émane du peuple comme tel. Le second ajoute qu’il n’est la propriété de personne, qu’il en quelque sorte un lieu vide : on ne l’occupe que par élection et pour un temps donné.
Le troisième, plus difficile a accepter pour ceux qui veulent changer la société, tient que la division sociale est irréductible, c’est-à-dire qu’on ne peut égaliser complètement les conditions sociales tout en restant en démocratie. L’égalisation passe alors par des mesures coercitives, qui ne peuvent être le fait que d’un régime dictatorial ou plus exactement totalitaire. Une idéologie est en effet engagée dans ce cas, celle du refus de toute différence.

Le totalitarisme est la mise en forme absolue et violente de ce refus. L’analyse de Lefort privilégie l’étude du stalinisme mais pourrait s’appliquer au dessein hitlérien de tout rassembler à partir de la race. Quand un parti, nous dit-il, prétend s’identifier au peuple et ainsi s’approprier le pouvoir, c’est le principe même de la distinction entre l’Etat et la société, qui est nié. Le pouvoir n’est en effet un lieu vide, que si l’Etat et la société ne sont pas identifiés. Si le peuple comme totalité est identifié à un parti, alors ce dernier est habilité à occuper le pouvoir. C’est le cas avec le léninisme et le stalinisme. Les conséquences sont considérables et catastrophiques : l’ordre du pouvoir, celui de la loi et celui de la connaissance, sont confondus. Le parti léniniste possédant la science de la société, fait la loi qui émane de son idéologie, tout cela parce qu’il occupe le pouvoir, l’idéologie disant qu’il est le seul à pouvoir l’occuper. Il en résulte que l’économique, le juridique et le culturel sont imbriqués dans le politique.Ce phénomène est caractéristique du totalitarisme. C’est ainsi qu’en URSS avant Gorbatchev, le parti était unique et se confondait avec l’Etat et la société.

Explicitons quelque peu ce mécanisme : en premier lieu, le pouvoir du parti s’affirme comme le pouvoir social , le seul légitime dans la société. Il devient l’administration, le pouvoir d’Etat. Le pouvoir a cessé d’être un lieu vide et la division interne à la société est niée ; les professions n’ont donc plus d’autonomie de fonctionnement économique et technique. Aucune hétérogénéité sociale n’est acceptée. C’est le fantasme de l’un qui s’accomplit : le pouvoir est un, le peuple également, et la société est un corps unique et unifié. Tel est le projet totalitaire.

Jacques Rollet

[Cliquez sur les liens pour lire la deuxième, la troisième et la quatrième partie de cet article]

(1) Voir le manuel de Yves Schemeil : Introduction à la science politique, Presses de Sciences Po et Dalloz, 2012.
Jean Leca, très attaché à l’étude du totalitarisme (voir son « Traité », tome 2) déclare que l’ouvrage de Y. Schemeil offre une vision générale de la science politique, ceci dans son article :  » Les deux sciences politiques », RFSP vol 62, 2012/4, p. 644. Cet article est, par ailleurs, remarquable.

(2) Raymond Aron : Démocratie et totalitarisme, Gallimard, 1965, p. 287 et suivantes.

(3) Zbigniew Brzenziski: Totalitarian dictatorship and Autocracy, Harvard University Press, 1956.

(4) Hannah Arendt: Le système totalitaire, Seuil, 1972.

(5) Hannah Arendt: La nature du totalitarisme, Payot, 1990.

(6) Claude Lefort: L’invention démocratique, Fayard, 1981.

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