Le « Chamboule-tout » politique français : une manipulation machiavélique ?

En quelques mois, nous assistons à une « recomposition du paysage politique français », véritable bain de jouvence aux dires des médias, qui devrait résoudre tous les problèmes du pays. Cette « recomposition » est en réalité comme l’explique Jacques Rollet,  plus une « décomposition » du milieu politique dont la conséquence sera de désorienter un peu plus les électeurs.

Une vaste opération de décomposition

En effet, cette vaste opération de décomposition où des politiciens de droite comme de gauche trahissent respectivement leur famille politique et surtout leurs électeurs, provoque une perte des repères des électeurs qui sont ainsi plus facilement manipulables. Il est évident que les médias apportent un soutien actif à cette décomposition. Ils arrivent à présenter le « Chamboule-tout »  pour les législatives de juin 2017 comme une « recomposition », c’est-à-dire comme une évolution positive, afin d’inciter l’électeur perdu à voter pour cette nouvelle formation centriste en cours d’élaboration qui va de la gauche à la droite, cassant toutes les filiations idéologiques avec les anciennes forces politiques qu’elles soient socialistes, démocrates-chrétiennes, gaullistes ou conservatrices.

Le ralliement ne repose plus que sur l’opportunisme. Si cette formation obtient la majorité, on assistera à la constitution d’un  « grand centre »  et l’opposition sera constituée de deux partis extrémistes, à l’extrême-gauche et à l’extrême- droite qui serviront de partis-repoussoirs. Cette configuration politique est dangereuse à plus d’un titre pour l’avenir du pays.

En effet le clivage gauche/droite, qui a structuré la vie politique française depuis plus d’un siècle, est présenté comme obsolète. On nous explique que de nouveaux clivages, comme ceux de nomades/sédentaires, de mondial/local, de pro-européens (ouverture) et souverainistes (fermeture) sont plus opérationnels et pertinents. L’intérêt de cette démarche est de briser les repères des électeurs, de brouiller les pistes et ainsi de les déboussoler au point, comme  l’exprime bien l’expression populaire, de ne plus «  savoir à quels saints se vouer ».

Perdu, l’électeur n’est plus capable de voir les contradictions et les incohérences des discours tenus par les politiques qui cherchent des références aussi bien à droite qu’à gauche. Nicolas Sarkozy avait été un précurseur en la matière puisqu’il avait dans ses discours fait références à des penseurs aussi bien de gauche comme Jean Jaurès que de droite comme Charles Péguy. Il ne faut pas  compter sur les médias pour aider l’électeur à s’y retrouver dans ces confusions idéologiques.

On constate que depuis des années, tout est fait pour déstructurer et désorienter les citoyens dès le plus jeune âge afin de les rendre perméables à toutes les manipulations politiques possibles. Cette politique se fait en premier lieu au sein du système éducatif, de l’école maternelle à l’université,  véritable « fabrique du crétin » comme l’a montré il y a une dizaine d’années Jean-Paul Brighelli [1]. L’élite sauvegarde sa reproduction grâce à des filières spécifiques (les Grandes écoles). Les médias assurent le service après vente de la déstructuration en  plongeant les élèves dans un bain de divertissement permanent.  Il ne faut surtout pas qu’ils se mettent à penser.  L’objectif  est  d’égarer le citoyen en brouillant ses repères.

Comment « brouiller » les repères du citoyen pour le désorienter ?

 1- Il faut effacer les racines historiques du citoyen. Il ne sait plus d’où il vient, n’ayant plus de connaissance du passé. Il se trouve dans l’incapacité de se projeter dans le futur. L’enseignement de l’histoire, en supprimant les repères chronologiques, provoque une confusion des repères chez les élèves. À cela s’ajoute depuis une décennie une falsification officielle de l’histoire qui consiste en une réinterprétation des faits historiques en fonction de l’idéologie du « politiquement correct » au pouvoir.

2- Il faut ensuite brouiller les repères géographiques. Les réformes successives des collectivités territoriales ont abouti à une perte des repères. Non seulement le citoyen ne connaît plus les limites géographiques des différents territoires  dans lesquels il vit. Qui connaît le nom de sa région et ses limites géographiques ? Il en est de même pour l’Union européenne. A cela s’ajoute une méconnaissance  des  compétences de ces différents échelons administratifs qui se superposent : la commune,  la Communauté de communes, le département,  la région, la nation et enfin l’Union  européenne.

3- Le citoyen ne doit plus avoir de certitudes sur sa propre identité et sur ses liens familiaux. En effet le citoyen peut désormais changer selon sa propre volonté de « genre », de prénom, et même de nom. Il faut casser la filiation, et  le modèle traditionnel de la  famille. Le citoyen du monde devient un nomade, sans racine ni attache. Il est désormais libre dans un monde globalisé mais dépend entièrement des entreprises. Il ne peut plus compter sur la solidarité familiale, ou communautaire, ainsi que sur l’Etat « providence » qui tend à disparaître. Il ne peut plus compter que sur les organismes humanitaires pour sa survie en cas de difficultés.

4- La perte des repères moraux: la perte de ces repères historiques, géographiques et d’identité est aggravée par une perte des repères moraux, favorisée par le relativisme de nos sociétés. Cela se traduit par une augmentation de la corruption financière et intellectuelle. Pour la camoufler, on voit fleurir des chartes de déontologie, des chartes éthiques dans les entreprises, les écoles et les ordres professionnels. Dans le domaine politique, des lois sur la transparence et la moralisation sont votées mais à chaque fois contournées par ceux qui les ont proposées. En réalité, elles ne sont qu’un outil de communication de plus. Toutes les lois du monde ne pourront rien si les politiques et les citoyens ne sont pas vertueux.

5- Les repères entre l’État et le privé s’effacent aussi, ce  qui entraîne selon Pascal Perrineau et Luc Rouban,  co-directeurs de l’ouvrage « La démocratie de l’entre soi »,[2] une « privatisation de la démocratie ». Luc Rouban explique que « le commun ne se fabrique plus à partir du public mais à partir du privé, ce dernier ne se réduisant pas à l’individu mais englobe un pluralisme de collectifs d’ordre privé »[3].

La disparition des derniers repères politiques, en brouillant les clivages traditionnels gauche/droite, permet d’égarer un peu plus le citoyen dans ce que les médias présentent comme  une « recomposition ».

Comment « gérer » le  marronnage des exclus ?

Cette « décomposition » risque de déboucher dans un premier temps par une forte augmentation du nombre des abstentionnistes et se traduire à terme par un retrait de la vie politique d’une partie de la population, surtout celle des exclus du développement économique. Seuls participeront les bénéficiaires de « la globalisation heureuse ».

Christophe Guilluy a dénommé ce phénomène « le marronnage des classes populaires ». Pour lui « les classes populaires ont entamé un long processus de désaffiliation politique et culturelle. Ce grand marronnage les conduit à s’affranchir peu à peu de leurs appartenances politiques et culturelles traditionnelles au rythme de leur sortie de la classe moyenne »[4].

L’élite politique, consciente de ce phénomène, l’a probablement intégré dans sa stratégie de « Chamboule tout » et pense avoir les capacités de « gérer » ce marronnage. Elle est sûre d’elle-même et de sa toute-puissance, et fait preuve de machiavélisme au point que Christophe Guilluy pense qu’« une tentation totalitaire semble aussi imprégner de plus en plus une classe dominante délégitimée ». En tout état de cause, elle fait un pari particulièrement dangereux pour le pays.

Patrice Buffotot, 23 mai 2017

[1] Voir l’ouvrage de Jean-Paul Brighelli, « La fabrique du crétin. La mort programmée de l’école »  Paris, J-P Gawsewitch, 2005. 222 p.

[2] Pascal Perrineau et Luc Rouban (dir.), La démocratie de l’entre-soi, Paris, Presses de Sciences Po. ,2017.

[3] Entretien avec Luc Rouban par Marcelle Bourbier du CEVIPOF (Centre de recherches politiques de Science Po, « Une privatisation de la démocratie est en train de s’opérer» : http://www.sciencespo.fr/fr/actualites/actualit%C3%A9s/%C2%ABune-privatisation-de-la-d%C3%A9mocratie-est-en-train-de-sop%C3%A9rer%C2%BB/2944

[4]  Christophe Guillluy, Le crépuscule de la France d’en haut, Paris, Flammarion, 2016, p.182

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s